lundi 10 février 2020

Refoulé

Refoulé


Je crois que je suis bourré, bien sûr, cette affirmation est à prendre avec des pincettes, venant d'un mec complètement déchiré.
En rentrant dans les chiottes de la boite j'ai un premier réflexe narcissique : me regarder dans le miroir.
Mes yeux sont ternes et mes lèvres violacés, comme si je m'étais noyé dans une mer alcoolisé.
Dans le reflet derrière moi, j'aperçois, la porte d'une cabine ouverte avec une silhouette vaguement féminine à l'intérieur, à genoux, la bouche collée contre un trou dans la paroi : un gloryhole.
Un mec sort en remontant sa braguette de l'isoloir adjacent, à la fois soulagé et un peu honteux comme après une confession à l'église.
Je prend sa place et me fait pomper à travers la cloison. Pas de doute c'est un trav, ça suce comme un mec et ça le don de me faire débander direct. Il m'a cassé mon délire.
Oui, parce que bien que je sois homo quand je suis bourré j'ai envie de nana. Je ne me l'explique pas. C'est étrangement drôle, mais c'est comme ça.
Le trav m'insulte vaguement et un autre me remplace tandis que je rejoins mes copines au bar.
Deux mecs les draguent lourdement mais comme ils proposent de nous payer des verres je laisse faire.
C'est quand même dingue que même ici les chiens de la casse nous poursuivent.
A bon entendeur, si les groupes de filles hétéro vont dans les boîtes gay, c'est justement pour vous évitez.
L'avantage d'accompagner un groupe de jolie fille, c'est de pouvoir profiter des verres offert par des étrangers.
Verres, qu'elles refusent bien souvent de boire, car il arrive parfois qu'un putain de prédateur sexuel y glisse de la drogue à l'intérieur. Un cadeau empoisonné, rien que ça.
C'est pour ça que bien souvent, je fini la soirée en total blackout...mais ce soir j'ai opté pour une autre tactique - et peut être parce que toutes les mauvaises idées ont l'air bonnes quand on est bourré - j'ai pensé brièvement qu'embrasser Laurie, ma meilleure amie (sans blague), devant ce groupe de boloss allait régler le problème.
Hélas, rétrospectivement j'aurais dû me douter que c'était le début de nouveaux problèmes que je n'aurais pas soupçonner…

Le réveil est doux et chaleureux, je suis installé, couette bordé, entouré de coussins comme dans un cocon.
Et un énième blackout, j'ai oublié la majeure partie de ce qui s'est passé la veille, sauf ce baiser qui m'a envouté. Magique.
Je peux encore sentir son gloss qui colle à mes lèvres, son parfum imprégner les draps. Normal, je suis chez elle. Surement, m'a-t-elle raccompagnée.
L'amour de ma vie, ma meilleure amie.
Je me fais toute cette réflexion en parcourant sa chambre du regard, entre les photos avec ses parents et ses amies, je suis la seule figure masculine autre que son père, ici.
Il y en a tellement de nous, partout, que l'on pourrait facilement croire  que nous sommes un couple.
En tout cas c'est ce la conclusion hâtive que ferait un inconnu en rentrant ici.
Sauf que moi, je suis gay et elle, ma meilleure amie. Ouai, comme Will&Grace. Putain de référence.
Ca sent bon le café chaud dans la cuisine et je me lève du lit, habillé d'un de ses teeshirt, ridiculement cintré. Encore un cliché gay.
Elle avait cour en début d'après midi, elle m'a fait du café et acheté des viennoiseries, c'est ce qui est écrit sur le petit mot qu'elle m'a laissé sur la table.
J'avale tout ça, et prends une douche. En sortant de la salle de bain, j'enfile un teeshirt et mon regard s'attarde sur sa commode, là où elle place ses sous vêtements.
L'idée à laquelle vous pensez traverse évidement mon esprit mais je m'abstient. Non, je me retiendrais de respirer ses petites culottes.
Mais qu'est ce qui m'arrive?! Je ne comprend pas. Pourquoi toutes ses pensées étranges, malsaines et surtout maintenant.
Cela fait 5 ans qu'on se connait, 5 ans d'amitié, de rire, de pleurs, de complicité, de moments inoubliable, de souvenir partagé et je n'avais jusqu'alors jamais éprouvé...cela.
Je me rappelle encore la première fois que l'on s'est vu, je veux dire notre rencontre, rhoo je veux dire rencontré. C'est quoi ce vocabulaire de lover.
Le putain de champs lexical de l'amour.
Pourtant quand on y pense, ça n'avait rien de glamour, bien au contraire.
C'était à une fête chez Jessica, elle venait de se faire larguer par Enzo avec qui elle était resté 3 ans - c'était son premier mec - elle avait tellement bu qu'elle en avait vomit par le nez et moi naturellement, je l'avais prise en pitié, lui avait tenu les cheveux au dessus de la cuvette des toilettes.
A partir de là, nous sommes devenu inséparable et ceux jusqu'à aujourd'hui.
Je claque la porte de son studio et me dirige vers le métro quand je reçoit un SMS de Laurie.
Celui-ci me dit qu'elle a rencard ce soir mais qu'elle nous rejoindra peut être après.
Et je ne sais pas si c'est la gueule de bois mais je me sens encore un peu malade, comme déprimé.
Jeudi soir c'est soirée étudiante oblige, tant pis pour elle : à moi les petits culs.

Inévitablement et pathétiquement, je suis rentré seul et bourré, mon téléphone complètement perdu à l'image de son propriétaire.
Laurie n'est pas venue, pire, elle ne m'a pas répondu.
Je n'ai pas vomi, j'ai tout garder en moi, avec ma peine. Parfois, je peux être une putain de drama queen.
Dehors, c'est le printemps et je décide à sortir le bout de mon nez, une fois ma nuit de débauche rattrapée, soit à 16h passé.
Julien m'appelle pour me demander si je suis bien rentré et je lui confie ne pas m'être souvenu de la soirée.
Apparemment, selon lui j'aurais sucer un bear sous le comptoir et lui aurait vomit dessus puis aurait quitté le bar en pleurant Laurie.
Ceci expliquerait certainement cette désagréable sensation au fond de ma gorge, surement un poil de couille coincé dedans.
Et dire que je pensais que tout ça était dû à mon allergie au pollen.
Mon portable me signale un double appel, c'est Laurie. Je met en pause Julien et prend la communication.
Je feins que tout va bien mais je suis pratiquement sûr que Julien ou une autre commère lui a déjà tout raconté de mes exploits de la vieille.
Laurie me propose de se faire une petite séance de shopping et de boire un verre après, elle veut me présenter quelqu'un.

On se retrouve aux galeries. Elle me toise gentiment et me lance :"On va te changer des pieds à la tête!"
"C'est pas de la tête aux pieds qu'on dit normalement?"
"Oui, c'est vrai mais comme on va commencer par tes pieds...et tu vas d'abord jeter tes vieilles stan smith, mon cher monsieur!"
Elle passe dans les rayons en imitant Christina Cordula et se retourne subitement vers moi :"Je sais ce qu'il te faut, mon chéri!"
Des Balenciaga! Chaussures plateformes blanche, si avec ça je fais pas encore plus PD que je ne le suis déjà…
"Avec un petit jean skinny et un polo couleur pastel c'est trop Hot!"
Pauvre de moi qui voulait changé de look pour faire moins pedale.
J'ai l'impression que la mode hétéro de manière générale a tendance a lorgner vers le style homo, il en va de la coupe slim aux sourcils épilés et barbes taillés.
Peut-être parce que les créateurs sont en majorité gay? A moins que ce soit parce que les femmes trouvent les PD plus attirants?
Après ce constat, difficile de crier à l'homophobie quand la société ne cesse de s'inspirer des codes de notre communauté.
Quoiqu'il en soit, cela joue en ma faveur et j'aurais tord de ne pas en profiter.
Une fois mon relooking achevé, elle me demande de l'accompagné dans un magasin de lingerie.
Voila, un autre bénéfice de la situation de meilleur ami "supposé gay" mais qui peut véritablement se transformer en supplice mental, la tentation met à rude épreuve mon sang froid.
Toutes ces nuisettes, ces corsets, ces strings, ces culottes, ces shortys qu'elle essaye devant moi, toutes ces belles choses que je vois et ne toucherais jamais.
Cela me rappelle ce sentiment terrible, quand enfant, je savais au pied du sapin, que des cadeaux de Noël joliment emballés étaient destinés à mes cousins.
Et elle a le culot de me demander "tu me trouves comment?"
Je reste sans voix, la bouche sèche, la gorge serré.
Laurie m'imagine surement comme un végan qui rentrerais dans une boucherie alors qu'en fait je suis ici comme un petit garçon dans un magasin de bonbon.
J'en suis maintenant convaincu, les hommes et les femmes ne peuvent pas être amis.
Regardez-moi, malgré mon orientation sexuelle à contre courant, je suis tenté de succombé à la tentation à contre cœur.
Son téléphone se met à sonner, interrompt la séance d'essayage et par la même occasion m'empêche de ruiner notre amitié.
Ainsi nous partons retrouver son mystérieux interlocuteur autours d'un verre.

Evidemment, fallait s'en douter c'est son nouveau mec. "Alban" qu'elle me fait, comme si il était incapable de dire son prénom tout seul.
J'ai envie de lui dire que ce n'est pas nécessaire de le préciser, vu qu'ils ne seront plus ensemble dans quelques jours.
Mais je me tais, je joue le rôle que je suis sensé jouer. Ce qu'elle attend de moi, son meilleur ami, gay.
Pour parfaire ma composition je vais même jusqu'à dire à Laurie que son Alban est beau garçon. Je mens, évidement.
Pendant qu'on commande au bar, Laurie s'absente au toilette, nous laissant tout les deux entre hommes.
Je le toise de haut en bas, un grand maghrébin quelconque, aux cheveux lissés, sourcils épilés et barbe taillé qui porte des chinos slims et des Balenciaga.
D'ailleurs il ne s'appelle pas Alban mais Wissam, il n'assume pas vraiment d'être français mais ce n'est pas son seul dilemme identitaire.
A son silence je peux sentir qu'il est gêné, pas parce que je suis gay, mais que parce qu’il l'est aussi.
Il garde ses yeux rivés sur son téléphone sans me décrocher un mot et je suis certain que si je me connecte sur Tinder je croise son profil dans l'instant. Bingo.
J'ai deux comptes, l'un homo et l'autre en mode femme, ce qui me permet de voir les mecs hétéro.
Y a rien de plus chaud, le fantasme homo par excellence, convertir ou détourner un hétéro le temps d'une nuit. Lui faire la meilleure pipe de sa vie.
Et maintenant je fais quoi?! Il n'est pas sensé savoir que je l'ai retrouvé sur l'appli, ni elle non plus.
Gêné, j'avale mon verre d'un trait en prétextant un truc à faire pour mon mémoire et promet de je les rejoindre plus tard en boite.

C'était La meilleure chose à faire : l'éviter, pas boire hein. Bien au contraire l'alcool à une emprise sur moi, me fait ressentir n'importe quoi.
Je crois m'enivrer pour échapper à mes pulsions refoulées alors qu'en fait je ne fais que m'enfoncer plus profondément dans mes problèmes.
Pendant quelque temps vaut mieu que l'on ne se croise pas, ça finira par me passer à force...ou pas.
Et puis si c'est pour la voir avec son mec autant que je m'abstienne.
Mais je ne vais quand même pas me cloitrer dans mon studio comme un moine, à me laisser ronger par mes pulsions malsaine et puis j'ai soif, merde.
Faudrait pas que je meurs de déshydratation non plus!

Sans surprise, je me retrouve embarqué à la cage par Julien, Nico et Paul mais comme il n'y a personne on décide de finir au Red Zone.
Et donc je suis une nouvelle fois complètement pété à danser sur de la mauvaise musique en buvant de la mauvaise vodka.
Comme dirait les vieux : je fais mauvais genre!
En parlant de genre y a cette petite là, qui est tout à fait le mien.
Avec ces grands yeux verts, ses longs cheveux blond, sa poitrine généreuse et ses fesses rebondies : elle me rappelle vaguement Laurie.
Je me laisse submergé par la déferlante alcoolisé, je me noie littéralement dedans quand cette fille m'embrasse, cela me fait l'effet d'un bouche à bouche qui me ranimerais, m'empêcherais de sombrer dans les abysses.
Hélas, je me rend rapidement compte que ce n'est pas elle que je désire vraiment.
Bien que je sois ivre, mes sens ne sont pas trompé par sa teinture blonde et ses faux ongles, et même en fermant les yeux je remarque que ce n'est pas le bon parfum.
Quelle imposture. C'est aussi ce que semble penser mes potes à mon sujet.
"Et si je me cherchais une excuse, si l'alcool n'était pas la raison qui me pousse à être attiré par Laurie...Et si je l'aimais vraiment?!"
C'est ma dernière pensée presque lucide.

"VVVVVRRRRRRRRR VRRRRRRRRRR" putain de téléphone "VVVVVRRRRRRRRR VRRRRRRRRRR" Il est déjà 16h "VVVVVRRRRRRRRR VRRRRRRRRRR"
C'est Laurie qui m'appelle, elle va encore me demander où jetais hier et pourquoi je suis pas venu à la soirée.
Je laisse sonner et reçois dans l'instant d'après un SMS me signalant un nouveau message vocal sur mon répondeur que j'écoute sans attendre.
Sa voix larmoyante m'annonce qu'elle se sent mal et qu'elle a besoin de me voir maintenant.
Une fois de plus, je ne sais pas quoi faire : accourir à son chevet où la faire galérer?
Finalement je renonce, je préfère être malheureux à ses cotés que malheureux tout seul.
Et puis qui sait? Peut être qu'un jour elle se rendra compte, comme moi que...c'est pourtant tellement évident.
Malgré tout, je suis toujours là, à la conseiller et la consoler quand elle tombe sur des salauds.
C'est d'ailleurs précisément ce qui s'est encore passé, je peux le deviner quand elle ouvre la porte en voyant son maquillage dégoulinant, aux tas de mouchoirs éparses sur le sol et au pot de glace à la fraise posé sur le canapé.
Elle se jette dans mes bras et de l'extérieur nul doute que l'on dirait un couple qui se réconcilie mais il n'en est pas ainsi.
Après qu'elle ai lâché les vannes, elle m'explique enfin ce qui lui cause tant de peine.
Sans surprise elle me raconte qu'il l'a trompé. Je feins la stupeur et me retiens de lui révéler que j'avais croisé son ex sur Tinder, elle pourrait penser que j'ai été déloyal.
J'ai déjà peur de briser notre amitié avec une relation sentimentale alors je ne m'aventurerais même pas à lui dire ce genre de chose.
Rien qu'à l'idée de la blesser sans le vouloir je me sens mal.
On s'enlace longuement, je sens une érection monter doucement dans mon pantalon et je pense qu'elle aussi la sent, c'est pour ça qu'on s'arrête et qu'elle propose de se préparer pour sortir.
Elle veut se changer les idées, c'est ce qu'elle me dit.
La porte de la salle de bain grande ouverte, elle se déshabille comme si je n'étais pas là, ici, à la mater par le biais de mes vues périphériques.
Son portable n'arrête pas de sonner, je reconnais cette sonnerie très caractéristique : c'est celle de l'appli adopte-un-mec.
Me vient alors une idée lumineuse crée un faux profil sur le site et l'a draguer incognito sous le pseudo : Cyranus de Vergéjac.
En plus je connais exactement son type de mec, j'ai juste à faire une recherche sur google pour trouver les photos qui correspondent.
Je réalise que cela ne changerais rien à ma situation puisque au moment de se rencontrer ce serait toujours moi.
A moins que je lui brise le cœur virtuellement pour qu'elle me tombe une nouvelle fois dans les bras, mais...c'est pas ce qui est déjà arrivé aujourd’hui?!
Laurie sort de la salle de bain en me demandant "Comment tu me trouves?", je lui répond "Sexy" puis elle rétorque "ah, toi si t'étais pas PD…" et nous nous esclaffons ensemble.
Je ris jaune, intériorise, voilà à quoi j'en suis réduit pour me sentir proche d'elle, à tel point que je serais même capable de boire sa bouteille de parfum pour avoir un peu d'elle en moi.
Avec l'alcool que contient ce flacon ce serait double peine pour moi.
Il faut que je reste sobre et par la même occasion maître de mes émotions.
Enfin c'est facile à dire mais quand je la vois se déhancher dans sa mini jupe rouge, j'avoue avoir un peu de mal à me maitriser alors je reste accoudé près du bar.
D'un coté j'ai tellement peur de briser notre amitié et de l'autre je la désire tellement...et je ne suis pas le seul visiblement.
Un mec au crane rasé avec un piercing à l'arcade est en train de l'embrasser. Et moi qui pensais qu'il n'y avait que des gays dans cette boite.
Je sens une pointe de jalousie qui vient m'écœurer, alors j'arrête de les observer.
Évidement, il suffit que je détourne mon regard pour qu'elles finissent par se ramener boire un verre au bar avec moi, "pour me tenir compagnie".
Je m'en serais bien passé, surtout qu'elles veulent boire des shots.
Oui, je sais, c'est à cause de l'obscurité environnante, je ne m'en suis rendu compte qu'au moment où elle n'était plus qu'à un mètre de moi : avec le crane rasé, c'est une fille pas un mec.
Une goudou, une butch, une lesbienne quoi. Vous aussi vous avez été trompez, faites pas genre.
Pas faute d'avoir pris la précaution nécessaire, à savoir de l'emmener dans une boite gay, loin de la tentation hétéro.
Naïvement, je ne pouvait pas me douter que la situation basculerais ainsi. Quelle blague cruelle.

Du coup, j'enchaine les verres de shot de Hulk flambé, ce savant mélange de whisky et get27 qui à défaut de décongeler mon cœur me réchauffe le ventre.
Au fond de moi je le sais, je suis toujours aussi triste.
Cela ne tardera pas à remonter à la surface même si je tente de le noyer dans un puits d'alcool sans fond.
Rapidement, je suis dans le mal. Il faut que ça sorte d'une manière ou d'une autre.
Alors je me dirige vers les toilettes en tanguant de droite à gauche, presque vacillant quand je tombe sur mon pote Julien.
"Hey Dylan! ça va?
Julien! bien et toi?
ça va ça va...t'es pas mal entamé on dirait...au fait il parait qu'on t'as vu embrassé une fille au Boka la semaine dernière ?
Ouai et alors?
Ben...je sais pas, disons qu'on se sent un peu trahis dans la communauté.
Je fais ce que je veux! Ca fait quoi si j'aime bouffer de la chatte?!
En fait pour toi c'est juste un effet de mode, comme porter un jean slim ou des Balenciaga.
Pourquoi ? Tu te sent obligé de porter une plume arc-en-ciel au cul, toi?
Et si jetais amoureux de Laurie ça changerais quoi?
T'es complètement déchiré mec!"
A ses mots, je constate que ma vision se trouble et je sens l'univers tourner autours de moi. Je clos la conversation en refermant la porte de la cabine derrière moi.
S'en suivent hauts le cœur et régurgitations, quelqu'un frappe à la porte des toilettes.
Je crois vaguement reconnaitre la voix de Laurie qui parle à Julien le tout noyé dans le brouhaha lointain de la musique et moi dans mon vomis.
Elle regarde par le gloryhole comme si c'était un œilleton en me parlant sans que je n'en comprenne le moindre mot mais je fini quand même par lui ouvrir.
Le cliché ambulant de lesbienne aux cheveux cours et au piercing à l'arcade me soulève et me sort de là.
"Pourquoi y a encore la butch ?" je fais en postillonnant, les dents encore pleines de morceaux du repas de la veille.
Fallait sans douter, je me retrouve une nouvelle fois au sol avec en prime la goudou qui menace de m'en coller une.
Julien s'interpose et me ramasse puis me fou dans un taxi avec Laurie avant que les videurs s'en mêlent.
"Je crois que vous avez des choses à vous dire. Rentrez bien" nous dit-il en fermant la portière de la voiture.

A mon réveil, retour à la case départ, non pas la zone de confort mais plutôt la friendzone. Rêve mouillé pour réalité à pleurer.
On fini par s'y habitué, comme accoutumé ou dépité, une mauvaise gueule de bois.
L'effet indésirable d'une relation sentimentale tant désiré mais pas prêtes de se réaliser.
"J'aime pas te voir dans cet état là. Je m'inquiète pour toi, Dylan. Vraiment." me dit-elle en s'approchant de moi.
"Je sais…"
"Et tu sais que tu compte pour moi? Je serais toujours là pour toi." elle se pose au dessus de ma tête, m'enlace et me caresse les cheveux.
"Toi aussi...tu es la personne qui compte le plus pour moi, la seule qui me connaisse vraiment, je t'aime...mais différemment d'avant…"
Laurie se redresse subitement.
"Je crois surtout que tu as un problème avec l'alcool!" C'est ce qu'elle me répond droit dans les yeux.
"Non c'est faux, justement ça me donne le courage d'assumer...qui je suis et ce que je veux vraiment. C'est mon vrai putain de coming out"
"Mais non, arrête de dire des conneries, tu fais n'importe quoi quand tu es soul." Elle a un mouvement de recul, comme si elle venait de s'apercevoir que j'avais des poux.
"Alors dans ce cas là, je dois être alcoolique…"
"Comment ça? Qu'est ce que tu veux dire par là?"
"C'est pourtant évident, je suis fou amoureux de toi."
Elle me tourne le dos et murmure gravement "Mais qu'est ce que tu racontes Dylan?"
"Je t'aime Laurie."
En un instant je vois son rictus s'inverser jusqu'à s'effacer.
Il n'y a rien de pire que de voir la personne dont vous êtes épris ne pas vous prendre aux sérieux quand vous lui déclarer vos sentiments.
Après un long moment à observer mes réactions, comme si elle s'attendait à ce que je lui fasse une mauvaise blague, elle me fait : "Je ne veux pas être une expérience pour toi."
"Comment ose tu penser ça de moi? Après tout ce temps comment ose tu me prêter de telles intentions?" que je tente de la rassurer en m'approchant doucement.
"Je crois qu'on ne se reconnais plus." Elle pivote doucement avant de sangloter sur mon épaule.
"Mais on est pas des inconnus pour autant." Avec ma main je relève son menton au niveau du mien.
"Je suis perdue." me murmure-t-elle, les yeux dans les yeux.
"Non, regarde on s'est trouvé." Une larme coule le long de sa joue.
"Qu'est ce qui ne va pas?" je lui demande inquiet alors qu'elle m'embrasse.
"Rien. C'est juste que avant, je pleurais dans tes bras parce que j'étais triste et maintenant c'est parce que je suis heureuse."

vendredi 20 décembre 2019

Réincarné

 Réincarné



Si je vous disais que je connaissais la famille "Travers" personnellement vous ne me croiriez pas et pour cause le père de famille, Marcel, était boucher de profession.
D'ailleurs, pour ceux qui comme moi ne mangent pas de viande cela vous est certainement arrivé d'entendre, un jour, lors d'un repas, un convive pris de culpabilité entre deux bouchées saignantes, déclarer qu'il limitait sa consommation de cadavre agroalimentaire et préférait acheter moins, mais de meilleure qualité chez un artisan boucher qui sélectionne avec soin des éleveurs aimants et respectueux de leurs bêtes.
Marcel Travers était ce boucher, à n'en pas douter.
"Un homme de terroir aux valeurs d'un autre temps" c'est ce qu'il revendiquait fièrement derrière son comptoir en brandissant son hachoir si vous aviez le malheur de rentrer dans sa boutique en lui demandant si ses produits étaient halal.
Il tenait sa vocation professionnelle d'une éducation rurale, à l'ancienne c'est certain.
Les nombreux week-end de son enfance qu'il avait passé à accompagner son père à la chasse et à aider sa mère à cuisiner le gibier y était également pour beaucoup.
Toutes ces odeurs et ces bruits évoquaient autant de souvenirs en lui : les feuillages qui bougent, la détonation d'un fusil, le souffre de la poudre, les cris d'agonies, le fer du sang, le décollement de la peau, les arômes du bouillon de légumes, le déchirement de la chair sous la lame du couteau, le fumé réconfortant du bon petit plat de maman.


Et maintenant, il estimait que c'était à ses enfants de vivre cela, c'est pourquoi Marcel Travers et sa petite famille avaient pris la route pour rendre visite à ses parents dans son village natal.
L'obscurité commençait à tomber - "entre chien et loup" comme disaient les anciens ici - et les phares bien qu'ils soient surélevés sur un 4x4 peinaient à éclairer la route de campagne sinueuse.
Soudain, un bruit retentit, Marcel pensa à un nid de poule et jeta un œil dans le rétroviseur pour vérifier s’il n'avait pas crevé un pneu et quand son regard revint devant lui il découvrit avec stupeur un sanglier en plein milieu de la chaussée.
Du haut de son imposant 4x4 équipé d'un pare-buffle, son choix fut vite fait. Pourquoi risquer une sortie de route quand on a juste à faucher l'animal?
Notre boucher, fils de chasseur, le savait, il ne serait pas embêté par les gendarmes puisque la loi prévoit qu'en cas de collision accidentelle avec un grand gibier qu'il s'agisse d'un cerf, chevreuil, sanglier, chamois, mouflon, isard, daim on peut l'emporter à la seule condition de prévenir les autorités territoriales.
Ainsi, sans ralentir et sans état d'âme il fonça vers son destin en donnant un coup d'accélérateur pour percuter la bête, mais au dernier moment, discerna dans ses phares un chasseur sur le bord de la route qui s'approchait et par réflexe il tourna légèrement le volant.
Le véhicule fit une embardée, fauchant la bête et s'encastrant dans le décor.

Pour notre père de famille, c'était un réveil difficile, il ne se sentait pas comme qui dirait "dans son assiette".
Un bref regard autour d'eux permit à Marcel de reconnaitre les lieux où ils se trouvaient : dans la forêt qui jouxtait son village natal.
Et le grommellement douloureux du sanglier qui gisait tout près lui rappela le contexte de leur accident.
Une remorqueuse était en train d'enlever ce qui restait de son 4x4.
Le boucher se redressa et se déplaça à quatre pattes, il réalisa stupéfait au bout de quelques mètres qu'il était dans la peau d'un sanglier. Littéralement.
Il se tourna vers la laie et ses marcassins qui grognaient et reconnut sa femme et ses enfants au-delà de leurs yeux, à travers leur regard.


Les retrouvailles furent interrompues par des coups de feu, le premier fit éclater une motte de terre devant eux et le second endommagea l'écorce d'un arbre dans leur ligne de mire.
Notre sanglier, les sens alertes, sentit une odeur familière et réconfortante, celle-ci évoquait la lotion après-rasage bon marché que portait son père.
Et malgré les tirs dans sa direction, tandis que sa laie et ses marcassins - comprenez sa femme et ses enfants - fuyaient une mort certaine, Marcel vint à la rencontre de la menace.
Trompé par ses sens associés aux souvenirs d'une autre vie, il se fit rapidement entourer par le peloton de chasseur mené par son propre père avant de comprendre que celui-ci ne le reconnaitrait pas.
Acculé de toutes parts, il réalisa qu'ils étaient là pour venger sa mort, sa belle fille et ses petits enfants sans jamais penser que ces derniers s'étaient peut-être réincarnés.
Une pluie de plomb s'abattu sur le sanglier, mais ne firent qu'érafler sa peau épaisse et velue, ce qui agaça passablement le père qui sauta sur l'animal pour le blesser au couteau.
La douleur fut si vive que Marcel en se débattant entraina au sol son père et se prit des tirs accidentels de ses camarades de chasse.
Quelques secondes d'agonie après, le vieil homme et l'animal baignaient dans leur sang jusqu'à en mourir.

Un nouveau réveil, une nouvelle vie.
C'était cette fois, dans la peau d'un cochon et il saisit enfin toute l'ironie de la situation.
Un boucher du nom de "Travers" qui se réincarnait en porc, incontestablement, ce Dieu a de l'humour et on comprennais très bien pourquoi sur toutes les représentations qui sont faites de Buddha celui-ci sourit.
Et dire que pendant tout ce temps ce pauvre Marcel en vénérait un autre alors qu'il suffisait qu'il se regarde dans un miroir pour comprendre lequel l'avait créé à son image.
Avec son crâne rasé et sa bidasse qui dépassaient de son short, la ressemblance était pourtant évidente.
Une fois de plus, les lieux lui sont familiers, l'odeur, les murs, cet enclos en ferraille de quelques mètres carrés qui ne lui laissait même pas l'espace de tourner la tête, tout dans cette "ferme" ou plutôt ce hangar.
Il était déjà venu dans cet endroit...mais pourquoi y revenait-il aujourd'hui, c'est la question qui tracassait notre porcasse.
Si seulement il pouvait lire le nom peint sur les lattes en bois de la clôture, mais il n'avait plus les mêmes capacités cognitives que lorsqu'il était humain ce qui ne lui enlevait pas pour autant des qualités intellectuelles.
C'est lorsque que l'homme entra dans l'étable que Marcel le cochon le reconnaissait : c'était son fournisseur, son grossiste ou le fameux éleveur respectueux et aimant, appelez-le comme vous le voulez.
Au début il les caressait, les examinait, vérifiait qu'ils ne soient pas blessés ou malades puis les brossait, mais rapidement Marcel eu un pressentiment étrange, il trouva que l'humain cajolait un peu trop ses dames.
Celui-ci enfila un très long gant en plastique transparent et ordonna à son collègue en désignant Marcel et son porcelet de fils de les mettre à l'écart, car ils étaient "beaucoup trop gras" avant d'ajouter "On va les tuer aujourd'hui ça nous évitera de les nourrir en hiver".
Notre verrat qui pensait bientôt arriver au bout de ses peines après la macabre révélation qu'il venait d'entendre, fut surpris que sa récente condition d'animal lui réserve encore de nouvelles ignominies en perspective.
Et c'est quand il comprit qu'il allait assister impuissant à l'insémination forcée de sa truie et de sa cochette qu'il réalisa que l'humanité pouvait rivaliser voir même dépasser ses pires cauchemars.
Puis l'éleveur s'approcha doucement et s'adonna à ce que Marcel considérait (maintenant que ses proches en étaient victimes) de fisting, un viol odieux.
Les couinements assourdissants résonnèrent dans l'étable avec la violence que seul un groupe de deathcore était capable de déchainer.


Dans sa vie antérieure, notre ex-humain ex-boucher était au courant de toutes ses pratiques abominables, il refusait simplement de le voir, mais aujourd'hui il ne pouvait plus détourner le regard de cette véritable scène d'horreur.
Fou de rage il tenta de charger l'éleveur en vain retenu par un grillage barbelé et une clôture électrifiée.
Épuisé de se débattre il s'écroula par terre, le groin dans la glaise, le regard vers la cour et son portail resté ouvert.
Le jeune carlin du propriétaire vint à sa rencontre, avec sa queue frétillante et sa langue pendante. De ses grands yeux globuleux pleins d'incompréhension il s'interrogeait sur  ce cruel traitement.
Marcel mit un peu de temps avant de reconnaitre à travers le regard du canidé son ancien meilleur ami d'enfance, Carl. Carl le carlin.
Race de chien qui empruntait beaucoup de caractéristiques au cochon avec sa queue en tire bouchon, son museau écrasé et sa fâcheuse habitude à péter.
Bien qu'il soit heureux de le retrouver, il ne pouvait s'empêcher de se demander pourquoi lui avait eu la chance de se réincarner en chien.
De quel droit lui avait-on attribué une vie d'animal domestique plutôt que d'élevage.
Tandis qu'il se faisait cette réflexion, les fermiers le portèrent jusque dans la camionnette.

En pédalant ainsi dans le vide, il se prenait à se rêver libre comme un cochon sauvage nageant dans les eaux turquoise des Bahamas.
Le groin passé entre les fentes de la bétaillère, il le savait c'était là ses dernières bouffées de liberté avant les cris, la douleur et le sang.
Une odeur de mort empestant l'air annonçait la proximité avec l'abattoir.
Les larmes leur montèrent et un sentiment de panique submergea notre cochon et son cochonnet.
On tenta de les extraire du camion avec force, mais ils résistèrent aux coups pour enfin succomber au bâton électrique.
Résigné à emprunter le couloir de la mort, le pauvre Marcel s'avançait pour recevoir sa sentence : un tir de pistolet d'abattage.
Bien souvent utilisé pour achever facilement les gros animaux, cette arme à air comprimé fonctionne avec un projectile qui entre dans la tête de l'animal et revient à l'intérieur de la chambre.
Il se réjouissait presque de mourir ainsi, c'était pour lui la fin de ses souffrances et celles de son goret de fils.
Un coup sec retentit et dans le même moment sa progéniture s'écroula sur place.
C'était maintenant au tour de notre boucher d'être exécuté.
Alors que le piston devait faire son aller-retour meurtrier en éclatant os et cartilage crânien pour toucher le cerveau, rien ne se produisit, le pistolet semblait enrayé.


Un instant de répit pour Marcel qui s’était déféqué dessus, tout porc qu'il était, pataugeant dans ses propres excréments, mais toujours vivant.
Il venait à peine de comprendre ce qui lui était arrivé et ne fut pas au bout de ses surprises quand il entendit l'employé revenir en aiguisant un couteau.
En se penchant au-dessus de lui, l'employée récita une prière en arabe avant de l'égorger.
Tuer façon halal, le comble pour notre homme de terroir, boucher traditionnel français.

Troisième vie, dernière chance.
Poussant l'ironie de situation toujours plus loin, ce dieu rieur et taquin décide de réincarner Marcel Travers le boucher en cochon d'Inde.
Ses prières ont été entendues pour lui qui espérait que la roue tourne, il avait désormais tout son loisir pour la faire tourner dans sa petite cage.
Bien que ce genre d'accessoires soit en général réservé à l'exercice de petits rongeurs myomorphes, tout comme cette cage, il a été entreposé avec eux faute de places disponibles dans l'animalerie.
Marcel philosophait en se disant qu'il valait finalement, peut être mieux se voir priver de liberté et jouir au moins de la relative sécurité que lui procurait son nouveau statut d'animal de compagnie.
Et puis il serait à l'abri des intempéries...mais jamais des mauvais traitements, il le savait tout dépendrait du futur propriétaire qui le choisirait.
Il redoutait l'adoption par un Roms qui le droguerait pour faire la manche ou une gamine capricieuse qui le maltraiterait involontairement à la façon d'Elmyra Duff des Tiny Toons.
La pire possibilité qu'il avait imaginé était d'être acheté en vue de servir de plat de résistance à un reptile ou un crotale "domestique"!


Contre toute attente, Marcel le cochon d'Inde fut adopté par Tanguy, un vieux garçon ou plutôt un jeune homme célibataire qui vivait seul avec son chat.
Pendant un temps il était presque heureux dans sa petite cage, adieu la lumière artificielle aliénante et la promiscuité inter-espèce.
Il se prenait d'adoration pour son maitre, lui manifeste sa joie de le revoir quand il rentrait du travail, se précipitait dans les tuyaux en PVC à toute vitesse, exécutait les petites prouesses physiques qu'on lui avait appris pour montrer sa gratitude, levait les bras au ciel puis se prosternait comme il l'aurait fait pour un dieu.
Qui sait, il s'agissait peut-être des premiers signes d'un syndrome de Stockholm.
Philosophe, il se disait qu'il aurait pu se retrouver au menu de descendants incas péruviens, friands de la chair de cochon d'Inde.


Sachez que toute espèce est à la merci du prédateur humain.
Vous pouvez être domestiqué et même considéré comme un membre à part entier de la famille en Europe et pour autant vous retrouver en plat à Yulin en Asie comme c'est le cas pour le chien.


Enfermé, il s'ennuyait, l'envie de tout le quittait, la faim lui manquait, peu à peu déprimé il se laissait mourir.
Marcel était pris de pulsions autodestructrices, il s'arrachait les poils, se tapait la tête contre les barreaux de sa cage, plongeait sa tête dans son écuelle d'eau.
À l'aide de ses dents il entaillait ses petits bras tout nus de poils et crachait le sang au-delà de la grille pour tenter d'attirer l'attention du vieux matou qui somnolait sur le canapé.
Notre cochon d'Inde suicidaire ne se reconnaissait plus et réalisait soudain qu'il avait peut être été contaminé par la Toxoplasma Gondii. Un parasite qui touche le cerveau des rongeurs déclenchant chez eux une attirance vers leurs ennemis mortels : le chat.
La crise d'automutilation passée, notre boucher épuisé bien qu'encore agité, se lova dans la boule de foin et s'endormit.


Dans les limbes de ses rêveries, il parcourait à toute vitesse d'interminables tuyaux en plastique multicolores, comme autant de voyage interdimensionnel ou la vision que l'on se faisait de l'intérieur d'un trou noir.
Un gros intestin humain, à l'intérieur d'un système digestif.
Il se retrouvait une fois de plus dans la merde, ainsi fourré dans le côlon d'un homme et cherchait à en sortir, griffant les muqueuses sombres et nauséabondes.
Puis soudain, il vit une lueur au fond du tunnel ténébreux.
La lumière se reflétait sur les parois luisantes et lubrifiées de l'anus dilaté qui se refermait derrière Marcel et le compressait un peu plus à chaque avancée.
C'était son maître, Tanguy, qui venait de craquer une allumette en espérant faire sortir le rongeur du cul de son partenaire sexuel.
Le malheureux semblait ignorer qu'en agissant ainsi il pouvait enflammer une poche de gaz intestinaux et mettre fin à l'existence du cochon d'Inde.
Marcel avant de s'éteindre, eu une dernière pensée en ces termes "la vie terrestre est un jeu au plaisir sadique."

mercredi 5 décembre 2018

Seppucul


La première fois c'est toujours spécial.
 On a tous une première fois bien particulière à laquelle se rattache un souvenir, une odeur, un goût, un sensation. La première fois qu'on a fait du cheval, la première fois qu'on a mangé du gingembre, la première fois que votre père vous a touché la jambe pour remonter jusqu’à l'aine.
 Ma première fois sera ma dernière et je ne serai plus là pour m'en souvenir, cela dure depuis déjà trop longtemps. Chaque jour que je vis est un jour de moins, un
 jour de plus pour ne plus vivre avec ça.
 J'ai rendez-vous pour un casting cet après midi dans le centre de Kyoto.
 L'homme qui me reçoit est grand, brun et répond au nom évocateur de Jet Umy.
 Oui, il est acteur porno mais pas seulement c'est une star de la profession, spécialisé dans l'éjaculation massive.
 En m'invitant à m’asseoir d'un geste de la main désignant le canapé face à son bureau, il me demande tout sourire si c'est pour le "bout" d'essai que je suis ici.
 "Je te propose qu'on commence par une interview, histoire de faire d'une pierre deux coups" dit-il en allumant sa caméra.
 Un petit bip annonce que l'appareil enregistre, il s'installe sur le canapé avec moi, tourne l'objectif vers lui en se regardant dans le petit écran (moniteur) qu'il
 incline pour pouvoir se regarder tout en filmant.
 - "Bonjour à tous, c'est Jet Umy! Aujourd’hui je rencontre une petite nouvelle la belle Fuk Yu, vous allez l'adorer."
 Il braque la caméra sur moi, je fais un petit coucou de la main, gênée.
- Tu peux te présenter ma jolie ?" dit-il en me caressant une mèche de cheveux puis la joue et la lèvre supérieure.
 - "Salut les mecs, je m’appelle Fuk Yu..."
 - "C'est ton vrai prénom ?"
 - "Oui..."
 - "Dis-nous en plus" Il met sa main dans son caleçon.
 - "Je suis de la banlieue de Kyoto, de Kibune"
 - "hum..hum...continue. Et tu as quel âge ? "
 L'intérieur de son jogging se met à bouger, il se branle doucement.
 - "Je viens tout juste de fêter mes 18 ans..."
 - "Tu as eu tes premiers rapports à quel âge ?"
 - "12 ans je crois"
 - "C'est tôt, tu dois vraiment être une petite coquine toi! Qu'est ce que tu préfères dans le sexe ?"
 Il arrête de se branler sa main gauche et descend une des bretelles de mon soutien gorge.
 - "le plaisir de l'autre" fais-je en le fixant droit dans les yeux.
 - "...Intéressant tout ça...Tu peux me dire quelle est ta position préférée ?"
 Il s'est rapproché de moi, maintenant il me palpe la poitrine et se met à lécher un de mes tétons.
 - "Le cheval à bascule."
 - "Pas mal, original en plus!" fait-il la bouche encore pleine de mon sein.
 Il s’arrête puis recule sa tête: "Ce sont des vrais ?"
 - "Oui 100% naturel Monsieur Umy"
 - "Parfait! Maintenant ma chérie, montre nous pourquoi ton nom te va si bien."
 Je le branle entre mes seins, bizarrement il bande mais un peu mou, il a dû enchaîner les tournages aujourd'hui.
 Inquiète de ne pas être engagée pour le rôle, je le suce un peu. Je fais jouer ma langue sur son pénis blanc et veineux comme un rouleau de printemps - il est
 pratiquement aussi large - et ce n'est qu'à ce moment qu'il commence à grandir dans ma bouche.
 Ses mains posées sur ma tête, je peux sentir sa respiration qui s’accélère et la pression exercée sur mon crâne augmenter quand soudain avant même le moindre gémissement, il coupe la caméra. La scène est finie. Pas de pré-éjaculation, rien. Un travail propre, professionnel, consciencieux. Il ne gaspille pas ses cartouches hors tournage. J'essuie ma bouche du revers de la main.
 Après s’être passé de la crème sur le sexe, il me tend un formulaire. "C'est une décharge pour les assurances, trois fois rien tu vas voir. Tu as tes analyses comme je
 t'ai demandé ?"
 "Oui... les voilà." Je sors des documents d'une pochette plastique et le lui donne.
 En remplissant le formulaire, je m’arrête pour lui demander : "Je suis allergique au latex, je dois le mentionner ?"
 Pas inquiété par cette question comme j'aurais pu le craindre il me répond que non car de toute façon ils le sont tous dans le milieu, ils n'aiment pas les
 préservatifs et que pour ma scène ce n'est pas utile, c'est une scène de Bukkake.

 Petite parenthèse historique : Bukkake vient du verbe Bukkakeru qui dans ma langue signifie "éclabousser de l'eau". Cette pratique sexuelle qui consiste en un groupe d'hommes qui encercle et éjacule sur quelqu'un, est une invention de mon cher pays. Notre contribution à l'histoire de la pornographie. Je ne pourrais pas dire avec exactitude par qui et quand il fut inventé, mais je sais qu'il s'est popularisé dans les années 80. Alors qu'à l'époque la censure interdisait aux réalisateurs de montrer les sexes sans qu'ils ne soient floutés, ceux-ci ont dû s'adapter, réinventer la façon de mettre en scène la sexualité dans la pornographie sans violer la loi.

 Je lui rend le formulaire qu'il dépose sur son bureau puis m'oriente d'une main posée sur ma taille vers la loge où la maquilleuse et le coiffeur m'attendent.
 La vieille matrone goudou et le jeune pédé, le couple parfait qui va me transformer pour mon rôle de Geisha. Une autre invention japonaise.

 Pendant que je me fais coiffer puis maquiller, je prend un magazine du National Géographic qui traînait sur une pile de tabloïd. En le feuilletant, je réalise à quel
 point l'homme est proche de l'animal, à quel point il en est un. Toutes ses pirouettes, toutes ses apparences ne cachent pas longtemps sa profonde nature.
 Prenons la maquilleuse avec sa coiffure imposante blonde et son bronzage orangé qui la font ressembler à un chow-chow.
 Et l'éclairagiste aux tempes grisonnantes, les yeux plissés sous ses lunettes lui donnant un air de vieux blaireau.
 Ou le producteur, sa peau grasse rosée par les excès et son nez de cochon le feraient sans aucun doute passer pour l'animal du même nom.
 Un article m'interpelle par son titre : "Coït mortel chez les marsupiaux". L'encart révèle que le processus de reproduction de l'Antéchinus, un marsupial d’Australie, est tellement éprouvant qu'il le conduit bien souvent à la mort en raison d'une très courte période annuelle de fécondité chez les femelles.
 Le docteur en biologie met en cause : "leur taux d'hormones qui atteint des niveaux incontrôlables, ce qui accroît leur stress, leur fait perdre leurs poils, dégrade leur santé et les pousse à se reproduire durant 12 à 14 heures d'affilée avec un grand nombre de femelles. Au bout d'un mois d'orgies communautaires effrénées, leurs testicules ont enflées - jusqu'à quintupler de volume - ainsi épuisés, leur système immunitaire s'effondre et ils meurent. Pas un seul mâle ne survit au suicide collectif." Dans toute cette ménagerie qui m'entoure, il semblerait que moi je sois un Antéchinus.

 Ils sont tous là, les 28 acteurs mâles, à manger en attendant que le tournage commence. Jet Umy, qui s'est joint à eux, avale une bouchée de son sandwich 30 cm de chez Subway. On est ce qu'on mange. J’espère que ça ne va pas trop altérer le goût de son sperme. Dis-moi ce que tu manges, je te dirais quel goût tu as.
 Personnellement je n'ai jamais déguster de sperme. J'ai entendu dire que ça sent l'eau de javel, que sa texture est un peu visqueuse, que c'est un peu chaud et amer en
 bouche. Il paraît que le goût de chaque homme est différent en fonction de son alimentation. Exemple : celui qui mange beaucoup de fruits notamment la prune, la nectarine, l'ananas, la mangue... aura bon goût. Par contre celui qui consomme de l'alcool, de la charcuterie ou encore du chocolat lui... En plus d'avoir mauvais goût, son sperme risque d’être chargé en gluten. Et admettons que vous ayez des allergies au gluten par exemple, une petite gorgée du doux élixir de ce dernier peut se transformer en séance de désensibilisation. Je n'ose même pas imaginer si vous étiez sujette au diabète ou au cholestérol.

 Savez-vous seulement ce que peut représenter une scène de Bukkake en termes de préparation pour une porn-star, à commencer par un check-up chez le dentiste qui passe votre bouche à la loupe, à la recherche de la moindre petite lèvre gercée, gencive irritée. Un simple aphte et vous êtes bonne pour la trithérapie.
 Le business du Porno représente une part de l'économie mondiale énorme. Chaque année, on décerne des prix Nobel à des scientifiques pour leur recherche ou
 leurs découvertes mais le premier qui découvrira la capote buccale sera raillé, ou pire ignoré. Ça me fait toujours sourire quand je vois ces stars de cinéma qui font de l'humanitaire, qui s'érige contre les champs de mines antipersonnel.
 Sida, syphilis, herpès, chlamydia, gonorrhées, hépatites... Il y a des choses contre lesquelles on ne peut même pas se prémunir, imaginer qu'il m'éjacule dans les yeux?! A côté de ce que risque des milliers d’actrices porno chaque jour, les mines antipersonnel c'est un rhume de saison.
 Je suis fin prête, toute vêtue de mon kimono de soie rouge avec son décolleté dans le dos et une large ceinture nouée avec une traîne comme celle d'une mariée, l'habit
 traditionnel Obebe. Mes cheveux sont dissimulés sous cette coiffe, une perruque au chignon divisé en deux, ornée d'une étoffe rouge.
 Quant à mon visage, il est fardé de blanc, les joues légèrement ombrées en rose et seule la lèvre inférieure - pour me donner un air boudeur - teintée d'un rouge encore assorti à ma tenue. Cela fait bizarre de se voir comme ça dans le miroir, je ne me reconnais pas et je pense que c'est le but que recherchaient ces femmes en faisant cela, mon personnage en tout cas.
 Je n'ai pas lu le script, je ne pense pas qu'il y en ait un. C'est Jet Umy qui me donne les directives pour mon rôle en attendant que tout le monde soit prêt.
 Si j'ai bien compris ce film est une sorte de reconstitution historique du premier Bukkake. Dans un Japon féodal, il raconte les aventures torrides d'une jeune mariée qui se travestit en Geisha la nuit. Jusqu'au jour où elle se fait démasquer. Sa famille et son mari, furieux d'être ainsi bafoués, lui font subir un horrible châtiment : à genoux, humiliée, elle est forcée de subir l'éjaculation de tous les villageois. La fiction est parfois étrangement proche de la réalité. A croire que ce rôle a été écrit pour moi, l'histoire de ma vie transposée à quelques détails près.

 Les 28 hommes s'installent tous autour de moi, le sourire aux lèvres, la main à la bite. Fap, fap, fap... En fermant les yeux on croirait être dans une serre aux
 papillons. Habituellement la personne qui est au centre de l'attention de ses messieurs est vêtue d'un uniforme scolaire ou d'une panoplie lunette-chignon-chemisier-tailleur de secrétaire mais le film qui se tourne aujourd’hui est pour le marché occidental, d'où mon déguisement de Geisha. Apparemment la demande et les attentes des pays étrangers envers notre pornographie se limitent au cliché. Comme si toutes nos putes étaient actuellement encore apprêtées comme des geisha.

 5 minutes, tout au plus, c'est ce que cela dure. C'est aussi le temps que mon père et mes frères ont pris pour me violer quand j'avais 12 ans. Comme eux à l'époque, ils n'ont pas eu besoin de se retenir. Ils peuvent aller directement à l'essentiel pas comme avec leurs femmes, si j'en crois les alliances que je vois sur les mains avec lesquelles ils se branlent frénétiquement, rouges d'effort et les yeux révulsés.
 Le premier jet part et vient toucher une de mes joues maquillée de rose, glissant de ma pommette comme une larme spermeuse.
 Si dans nos films avec la tendance lolicon - abréviation pour lolita complex - les actrices surjouent les petites chouineuses collégiennes virginales lorsqu'elles sont recouvertes de foutre. En ce qui me concerne, ce n'est pas une composition dramatique, mes émotions et mon dégoût sont à peine masqués.

 Une éjaculation tombe sur mon sein droit, pendouille un instant dans le vide en restant accrochée sur mon téton, puis coule visqueusement sur mon nombril, se logeant à l'intérieur de celui-ci. Un petit homme bedonnant et chauve avance vers moi en trifouillant sa bite cachée sous son gros ventre. Soudain une petite giclette - le nom et la quantité sont proportionnés à l'engin - est projetée en l'air et atterrit dans ma chevelure. Il s'approche encore de moi pour essuyer son micro-pénis sur mon épaule. Je suis souillée comme le nom de ma famille désormais. Aujourd’hui et pour toujours. Dans ma souffrance, je parviens étrangement à trouver du réconfort. Plus je me sens sale, plus je jubile car demain je n'aurais plus à vivre avec tout ça et il sera trop tard pour eux pour me renier, leur propre sang, leur propre nom.

 Ma peau commence un peu à rougir par endroits, à me démanger sous mon kimono, rendant la sensation encore plus désagréable qu'elle ne l'est déjà. Les autres hommes explosent en tirs groupés comme une pluie de comètes. Souvent hors cadre, un fluffer - l'assistant plateau/branlette chargé de garder les acteurs en érection - vous tend un seau et une serviette éponge entre les prises pour moi ce serait plutôt un infirmier avec un défibrillateur.

 Il n'y a pas de films de bukkake sans une scène de Gokkun. Au même titre qu'il n'y a pas de films porno qui ne commencent ou ne finissent sans fellation.
 Pour le grand final, Jet Umy - jusqu'alors en retrait - éjacule dans une coupe en argent, il y met tout son cœur, disons plutôt son ADN, son épi de maïs dopé aux OGM.
 Dans un silence solennel, il m'apporte son Saint-Graal rempli de sa semence encore chaude, je peux y voir un peu de fumée s'en échapper.
 Tout cela aurait pu être évité si seulement c'était une fake éjaculation, un savant mélange, composé de 3/4 de blanc d'œuf cru et 1/4 de lait concentré sucré, introduit en trompe-l’œil par des tubes transparents mais cela ne fait aucun doute que je l'aurais deviné rien qu'à l'odeur.
 Je porte le verre à mes lèvres et l'avale cul sec. Gokkun, c'est de là que vient son nom, c'est le doux son que l'on émet en avalant le sperme.
 Ça aurait tout gâché si je m'étais étouffé en buvant, maintenant il ne me reste que quelques minutes à vivre.
 Je sens un œdème se former dans ma gorge remontant de mon estomac à mon œsophage, petit à petit ma peau se met à gonfler, ma respiration se fait difficilement, je commence à suffoquer.
 Je suis hautement allergique au sperme, si j'éclatais une capsule de cyanure sous ma dent cela produirait le même effet, aussi bien visuellement que biologiquement.
 On ne verrait pas la différence. Ce tournage est une grande partie de roulette russe auquel je joue toute seule avec un pistolet automatique à 28 coups et au
 chargeur plein.
 Comme disait mon père : "ça fait du mal au début et du bien à la fin." C'est exactement ce que je ressens maintenant.