lundi 1 décembre 2014



 Objet du désir

Femme au foyer est le fantasme de beaucoup d'épouses encore aujourd'hui.
Bien que soit passée la révolution sexuelle des 60, le féminisme des 70, les années 80 ont marqué le renouveau de la ménagère.
Si en plus celle-ci n'a pas d'enfants à sa charge, cela prend des allures de vacances prolongées.
Malgré tous les aspects positifs que cela comprend, il faut bien admettre que le rythme décalé des journées passées dans le canapé à regarder le télé-achat vous rend dépressive et ce au bout de quelques semaines seulement.
Pour se changer les idées elle a bien songé au bénévolat, faire partie d'une association, un club de sport mais son mari préfère la savoir à la maison.
C'est qu'il est un peu jaloux son Patrick.
Un jour il l'a même poursuivie dans la maison avec une facture téléphonique à la main en lui demandant à qui appartenait ce numéro qu'elle appelle quand il n'est pas là jusqu’à ce qu'il se rende compte que c’était le sien.

Que voulez-vous, quand votre mari est un homme très vieille école on n'a pas trop le choix.
Et quand je vous dis qu'il est vieille école, je mâche mes mots, il est carrément resté dans les années 60.
Si vous l'écoutiez parler... Pour lui c'est l'homme qui doit mettre le pain sur la table et la femme s'occuper du ménage.
A ce propos, le seul truc pour lequel elle aurait réellement besoin de son aide c'est pour faire les courses mais il préfère de loin passer son samedi à la pêche.
Bien sûr Lisa pourrait aussi se faire livrer ses courses comme Madame Ann, la voisine d'en face.
Elle l'observe souvent à travers les rideaux de sa fenêtre prendre plaisir à donner son pourboire dans sa chambre à coucher au jeune livreur.
Sans d'autres moyens, elle se retrouve à faire les courses toute seule ma pauvre Lisa, soumise à son confort et au conformisme de son arriéré de mari.

En passant dans les couloirs du centre commercial, elle s’arrête devant la vitrine de cette nouvelle boutique. Non, pas celle qui vend des cigarettes électroniques, l'autre, juste à côté. Le magasin de lingerie coquine : "POuRNOuS CHIC".
D'abord elle hésite à rentrer mais le sourire de la vendeuse qui est plus jeune qu'elle la rassure.
Une fois à l'intérieur, elle est forcée d'admettre que cela ne ressemble pas à l'idée qu'elle se faisait de ce genre d'endroit, ce n'est pas un sex-shop pour libidineux, rempli de poupées gonflables et de magazines pornos.
Au lieu de ça, c'est de la lingerie et des bijoux qu'elle découvre dans les allées de la boutique, des parures de charme..  La vendeuse lui conseille d'en essayer mais notre Lisa n'oserait pas et puis qu'en penserait son mari?!
Finalement elle craque sur un ensemble soutien-gorge culotte et c'est en passant à la caisse qu'elle découvre dans la vitrine comptoir un objet qui attire son attention.
Alors que la vendeuse l'encaisse et lui tend le lecteur de carte bancaire son regard est focalisé sur l'accessoire en plastique de forme phallique brillant, comme absorbé.
La vendeuse ayant remarqué l'attirance de sa cliente pour le sex-toy, le sort de la vitrine pour le lui présenter et propose même une remise sur son prix.
Les joues de Lisa rougissent. La vendeuse sûrement sensible à sa réaction quelque peu juvénile, dépose l'objet dans son sac en lui adressant un clin d’œil complice.
Troublée, en partant notre femme au foyer en oublie sa carte dans le lecteur. La vendeuse la rattrape en lui tendant sa carte que Lisa prend sans oser la regarder.

Sans même avoir fait ses courses, ce pourquoi elle était initialement venue dans la zone commerciale, Lisa repart chez elle, son petit sac en plastique dorée à la main.
Petit sac en plastique opaque pour ne pas que l'on devine ce qu'il contient, que son militaire de mari ne voit cela.
Même s'il est bien loin de pouvoir le faire, a des kilomètres de là en mission dans une contrée hostile, à discuter avec Serge son Sergent (ça ne s'invente pas, imaginez quel aurait été son prénom s'il était colonel!).
Un grand moustachu à la coupe aussi carrée que ses épaules, raconte qu'il lui arrive souvent d'entendre des tas d'histoires de militaires revenant de mission trouvant leur femme au lit avec un autre ou pire les serrures de la porte changées à leur retour.
"C'est ce qui s’appelle revenir en héros" commente son sergent avant d'ajouter à l'attention de Patrick "si tu veux un bon conseil, fais lui des gosses c'est ce qu'on fait tous".
Pendant ce temps, en son absence sa femme redécouvre le plaisir de rester au lit, des grasses matinées et des longues siestes.

Le brave soldat revient enfin du front, avec pour sa femme un cadeau, une statuette de bois représentant un guerrier Kanak en érection. En somme une représentation de son alter ego aborigène.
Toute contente elle l'embrasse tendrement, mais à peine a-t-elle le temps de savourer ses retrouvailles qu'elle se retrouve allongée sur le lit les vêtements partiellement arrachés.
Elle se débat gentiment d'abord puis tombe à genoux par terre, se retrouvant ainsi la tête entre les jambes de son mari. Il en profite alors pour lui maintenir la tête vers le bas.
"Femme au foyer, femme à bibelots, femme à objets si vous voulez mais pas femme-objet! Ah, ça non! Je refuse de me faire considérer comme un vulgaire trou!" pense-t-elle.
Il lui plante son doigt dans la commissure des lèvres, tire comme un hameçon pour lui faire ouvrir la bouche et y rentrer sa bite.
Lisa essaie de la garder fermée et reçoit une baffe.
Et quand vient l'idée à son mari de lui pincer le nez, cette fois ça fonctionne, celui-ci profite de la brèche. Par réflexe elle mord son cher et tendre qui est plutôt fort et dur à l'instant présent.
Elle parvient enfin à le repousser pour reprendre sa respiration.
Fou de rage, il donne des coups de poing dans le mur, se met à fouiller la chambre à coucher à la recherche d'un amant. Il commence par son armoire, puis sous le lit. Heureusement pour Lisa, elle avait caché son godemichet, son jouet-pour-adulte, son sex-toy, son Don Juan d’Autriche, son dildo si vous êtes canadien.
Hélas la seule chose qu'elle ne parvient à cacher c'est son air épanouie, les couleurs retrouvées sur son visage, cette lueur espiègle qui illumine son regard et ça le rend encore plus suspicieux, imaginez!
Les larmes aux yeux, elle réalise avec une certaine malice qu'elle a bien fait de cacher l'objet de sa jouissance dans le seul endroit où il ne pénètrera jamais : sa cuisine.
En son fort intérieur elle pense: "et lui qui ne sait pas ce que je fais maintenant quand il me dit de retourner à mes casseroles".

samedi 1 novembre 2014

 

 Ce rêve bleu



Être une princesse de nos jours n'a rien d'un conte de fée, ayez foi en ces mots.
Loin de moi l'idée de me plaindre de ma situation, certains d'entre vous trouveraient cela honteux et penseraient que je ne suis qu'une capricieuse demoiselle.
Avec toutes ces petite filles qui rêvent de devenir princesse me diriez vous... Jamais je n'aurais cru un jour que ce rêve bleu deviendrait réalité, et bien moins
encore que revêtir ma panoplie serait comme enfiler un bleu de travail.
Tôt le matin commence ma routine royale, où je me fais maquiller, coiffer d'une perruque - bien que ma chevelure soit majestueuse, le résultat ne sera jamais aussi parfait - on m'aide à ajuster une gaine en dessous de mon corset et de ma robe à froufrou. On me fera des retouches plus d'une dizaine de fois dans la journée, après les repas, si je bois de l'eau, s'il fait chaud... Environ toutes les deux heures. Je suis une statue de cire vivante.
Princesse est un métier à plein temps, quand on l'est c'est tous les jours. Vous devenez une attraction touristique à vous seule, la vedette d'un freak show moderne.
Un sourire éclatant doit s'afficher sur vos lèvres en toutes circonstances. En tant qu’ambassadrice de beauté, vous vous devez d'être l'incarnation de la perfection et on vous scrutera en détails car tout se voit : acné, poil, cerne...
Vous ne pouvez pas respirer sans que quelqu'un ne le voit, alors imaginez si vous êtes pris de flatulence, vous avez intérêt qu'il en sorte une effluve de parfum dans un nuage de paillettes.

Au temps jadis, les princesses passaient leurs temps à déguster des petits gâteaux en buvant du thé dans un service en porcelaine au sommet de leur tour d'ivoire.
Il leur arrivait rarement de sortir de l'enceinte du château, d’être en contact avec la populace.
Parfois leur était il accordé de longues ballades à cheval, sous escorte, le long d'immense propriétés. C'est alors qu'elles pouvaient cueillir des fleurs avec lesquelles elles se confectionnaient des couronnes.
De nos jours, il n'en est plus ainsi. A part bien sûr qu'il nous est défendu d'utiliser les réseaux sociaux, nous sommes encouragées à aller à la rencontre de la foule. Tout a changé et le rapport à la royauté n'a pu y échapper, le pouvoir et l'influence se sont considérablement réduits mais nous continuons de faire rêver.

Alors que je traverse la cour, je peux entendre les visiteurs qui m'acclament derrière les grilles, avant que celles-ci ne s'ouvrent. Je passe sous le regard méprisant de mes rivales regroupées ici et là, à discuter entre elles, occupées à se moquer de moi. C'est ainsi et d'autant plus quand vous êtes une princesse.
Même les personnes supposées vous adorer vous jalousent. Une mère et sa petite fille avec qui je pose pour une photo, en passant sa main derrière mon dos l'adulte tire un fil de ma robe quant à l'enfant elle me colle ses crottes de nez dans les cheveux de ma perruque.
Chaque jour où vous portez ce diadème, vous portez aussi le fardeau de haine et d'envie d’autrui. La mort de Lady Diana n'était pas un accident mais c'était la meilleure chose qui puisse lui arriver, elle, la roturière.
Ne voyez pas ça comme une expression péjorative dans ma bouche, j'en suis moi même une.
Une jeune demoiselle de province, qui à l'aube de ses 18 printemps est partie pour la capitale à la poursuite de sa destinée.
Ce rêve innocent, devenir mannequin puis actrice et trouver le prince charmant comme Grace Kelly.

Le temps est venu pour moi de prendre place dans un char, escortée par mon service de sécurité.
Du coin de l’œil j'aperçois le Prince qui monte à bord et lui jette un regard froid.
Le cortège de la parade démarre, du haut de ma plateforme je salue la foule de la main tout en l'interrogeant avec dédain
"Tu es en retard! Où étais-tu encore ?".
Il ne me répond même pas affichant un air blasé comme Charles retrouvant Diana pour ses obligations "officielles" après une nuit avec Camilla.
Sans arrêter de sourire, je pose devant les flashs des appareils photo qui scintillent comme une pluie d'étoiles sous le château.
A bientôt 27 ans, je sais que je ne pourrai plus faire ça très longtemps, c'est la limite de mon contrat. La magie n’opère plus, trop vieille pour faire rêver.
Je ne suis pas une princesse, seulement une actrice désenchantée, une employée déguisée pour un parc Disney.

mercredi 1 octobre 2014

 

Murder King


Le moustique enfonce sa trompe dans l’épiderme. Son abdomen gorgé de sang a doublé de volume à présent. Ses mille yeux me regardent sans qu'il s'interrompe pendant le drainage du vieil homme assis en face de moi. Il somnole, c'est une proie trop facile pour moi. De plus, si j'en juge aux rides de ses mains et au léger tremblement qu'elles font, il est d'un âge avancé, quasiment au seuil de la mort. L’appétit monte en moi, et marque mes traits. Une grande veine verte traverse mon visage. De grandes cernes se sont creusées sous mes yeux délimitant mes orbites. Je ne parviens plus à rester concentré sur ma lecture, "Journal d'un oiseau de nuit" livre d'un certain Jay McInerney (si j'en écrivais un, il s'appellerait sûrement "Journal d'une chauve souris") et n'ose relever la tête de crainte qu'on ne dévisage ma vraie nature. La tête baissée, le regard droit, je me délecte de ce spectacle autrement plus plaisant que celui que m'offre le défilement grisâtre des galeries souterraines par la fenêtre. Nous n'avons rien en commun à première vue et pourtant j'éprouve une certaine empathie pour toi, parasite.
    Les rames de métro sont des bétaillères. Elles sont faites d'acier, les humains s'y entassent dans le même vacarme et s'y comportent de la même manière que les bovins à la différence près qu'elles ne circulent pas sur des routes mais sur des rails.
    On y trouve aussi des parasites mais d'un tout autre type. Celui-ci est sonore, il pourrait s'apparenter au même genre si l'on n'en juge qu'aux bourdonnements qu'il répand autour de lui.  En voila un, assis seul dans le carré, appuyé contre la vitre, un casque audio sur la tête d’où filtre toute la musique qu'il écoute. Je l'observe depuis son arrivée, son odeur m’attirait. Pourtant, je suis assez insensible aux barbus, les poils c'est assez désagréable quand on veut les saigner par le cou. Je pourrais faire autrement c'est certain mais je suis attaché aux traditions, c'est mon côté conservateur. Dans les vitres de la rame, je peux voir qu'il porte un bonnet Joy Division avec une veste polaire The North Face ouverte sur une chemise à fleurs. Style sans raccord, sans saison. Un Hipster sans aucun doute. Ces personnes ont un goût de déjà-bu. L’écran de son smartphone se réfléchit d'une lueur bleutée sur les verres teintée de ses lunettes de soleil, ce qui lui donne momentanément la couleur cadavérique qu'il ne devrait pas avoir avant quelques heures.
Je ne comprendrai jamais ceux qui portent des lunettes de soleil dans cette ville, entre la pollution et les immeubles on ne voit que rarement le soleil. A tel point que je pourrais presque me balader en plein jour.
La sonnerie de son téléphone retentit, il ne décroche pas immédiatement, le laissant sonner et résonner dans toute la rame. Il prend un instant pour voir de qui provient l'appel. En répondant, il s'esclaffe haut et fort dans le wagon à moitié vide. Sans se préoccuper des autres usagers, il poursuit sa discussion sans gêne aucune. Le train ralentit dans un crissement, le chauffeur nous avertit dans le haut-parleur que la prochaine station sera le terminus, surtout pour mon barbu. Il se lève frôlant le tas de viande avariée qui s’était endormie sur son sac de courses et se plante devant la double porte vitrée de la rame. Les néons vacillent plusieurs fois à cause des irrégularités de la voie. Maintenant, je suis juste derrière lui, il ne m'a pas senti me déplacer. Il réajuste son bonnet puis ses lunettes de soleil sans se quitter des yeux. Se regardant sous tous les angles, sous tous les profils. Peu importe lequel, de là où je l'observe il ne peut me voir. Les reflets sont pratiques pour épier quand on n'en a pas soi-même.

Les portes automatisées s'ouvrent, mes crocs se rangent. Je le suis dans ce dédale de couloirs et d'escaliers. Nul besoin de le regarder pour cela, seuls mes oreilles et mon instinct me suffisent. Je me laisse guider par la musique qui s’échappe de ses écouteurs et par mon appétit. Il a beau monter les marches deux à deux comme tout bon citadin, je le rattrape quand même. Dans son empressement, il bouscule un pakistanais sur son étalage de fruits exotiques. Je rattrape au vol une mangue que je dépose dans les mains du petit homme moustachu stupéfait par mes facultés. Il me regarde comme s'il venait de voir un fantôme.
Ah... Ce 21ème siècle, l’ère du mouvement. Tout a tellement changé en moins de 100 ans, la technologie a évolué, les populations aussi, elles se sont déplacées repoussant les frontières culturelles. Le temps de la mondialisation et de la décolonisation démagogique qui en est à l'origine est du pain béni. Si aujourd’hui je veux manger indien, je peux, à chaque sortie de métro, il y a un vendeur de roses, divx, jouets ou fruits. Alors qu'avant, il était si rare de trouver cette espèce sur le vieux continent.

On continue sur le thème de la mondialisation. Je le suis jusqu'au temple de celle-ci, le sanctuaire universel, le lieu de recueillement et de réconfort pour tout étranger en mal de repère. Le fameux Fast-food à la lettre M jaune, ce M qui se voudrait diminutif de Maison. Ma proie commande aux bornes électroniques et vient s'installer à une table à la suite de deux personnes plus petites, plus jeunes et moins obèses que lui. Si sa courbe de croissance était une photo ce serait ce que je suis en train de regarder. Il enfourne son hamburger, le pain dégoulinant de graisse, comme ses doigts potelés quand il les porte à sa bouche. Le steak sanguinolent ruisselle de jus sur sa chemise Hawaïenne sous la pression de sa mâchoire. Grossis, oui... Vas y, continue... Empiffre-toi mon gros. Prends un peu de frites, et une petite gorgée de soda pour faire passer tout ça puis entame le second sandwich. Vite! Ça va refroidir. Plus tu seras gros et grand, plus tu auras de sang à m'offrir. Eh! mais il te reste des frites, trempe-les dans la sauce ketchup. Tu verras, c'est meilleur. Il fourre ses gros doigts dans la barquette de frites et avale gloutonnement sa poignée sans même avoir pris le temps de mastiquer ce qu'il avait déjà dans la bouche. Un mélange de salive et de graisse goutte de la commissure de ses lèvres.
Moi aussi j'aime manger avec les mains si je puis dire, quoique j'aime varié les plaisirs pas comme certains snobs qui n'utilisent que des ustensiles. Je suis sûr que s'ils le pouvaient, ils ne suceraient le sang qu'à la paille. Ma proie sirote encore son soda avant de s'attaquer à sa glace. Après quelques cuillerées rapides, il s’arrête et se tient le bas du front. Il a pris un coup de froid au cerveau. Ça me fait le même effet quand j’égorge trop violemment mes victimes. Plus elles sont nerveuses et plus le sang est chaud, parfois il peut même devenir brûlant. Alors, une effusion trop vigoureuse à ce moment là peut être fort désagréable quand elle vient taper contre le palais.
Soudain, je sens quelque chose tirer sur mon pantalon. A côté de moi gît un clochard à moitié camé, il me demande à travers sa dentition pourrie – sans doute causé par la drogue – si je n'ai pas de la monnaie pour qu'il puisse manger. Je lui réponds que «les pièces ne se mangent pas» et détourne mon regard de lui. Un souvenir me revient, celui d'un cocaïnomane que j'avais saigné et qui en retour m'avait demandé quel effet ça faisait de drainer quelqu'un. Je lui avais répondu que : « c'était comme aspirer avec deux pailles ». A présent, ma future victime boit une énième gorgée de soda. Je peux entendre d'ici le bruit sec que fait la paille en frottant sur le fond du gobelet en carton. Les glaçons tintant les uns contre les autres indiquant l'absence de liquide. Il laisse son plateau sur la table et quitte le restaurant passant devant moi sans même me remarquer son gobelet toujours à la main.

La paille transparente passe du blanc au rouge. Je sirote son sang dans le gobelet qui contenait son soda il y a encore quelques minutes en regardant son cadavre emporté par le courant de la Seine. J'ai quand même voulu garder sa chemise à fleurs et ses lunettes de soleil. C'est marrant ainsi habillé je ressemblerais presque à un touriste qui va prendre un bain de soleil à la plage.
Sur le chemin de la Scala, la fameuse boîte de nuit parisienne, les affiches sur la façade d'un cinéma captivent mon attention, celles de films d'horreur plus particulièrement. L'avant-première française du dernier épisode de Twilight est pour ce soir, si j'en crois la foule d'adolescentes toutes de noir vêtues qui attendent devant la salle. Il fait froid et la femme au guichet annonce dans un haut-parleur qu'il n'y a plus de place pour la dite séance. La seule vue de l'affiche m’insupporte et me rappelle à quel point cette saga est grotesque. Va te faire foutre Stéphanie Meyer! MERDE c'est quoi ces paillettes! Un putain de vampire boule à facette disco ?! Si vous tenez tant à voir des vampires pd, regardez Entretien avec un vampire. Brad Pitt et Tom Cruise c'est autre chose que Robert Pattinson! Oh merde! Je déglutis qu'une telle pensée ait traversé mon esprit, je commence à en être un moi aussi. Et puis c'est quoi aussi cette mode de films de zombies? Quelle blague ! Qui a peur des vieux ? L'ignorance des humains m'amusera toujours. Pourquoi n'ont-ils pas encore fait le lien ? C'est pourtant évident, il n'y a pas de différence, nous sommes congénères, leurs dits «Zombies» ne sont que nos ancêtres, des personnes âgées. Des vampires trop vieux qui se nécrosent, perdent leur crocs, qui ont tellement besoin de sang frais qu'ils ne parviennent pas à garder consistance face au désir. Les humains et leur besoin de classifier. Cela dit nous aussi partageons cette tendance mais pour d'autres raisons qui sont elles, strictement culinaires. La viande est plus tendre selon les types d'individus, leurs races ou leur alimentation. Prenez les noirs par exemple, leur chair est plus ferme plus musclée, quant aux asiatiques et bien... je dois avouer que je ne suis pas très sucré salé.

Aux abords du club je fais la queue pour rentrer. Une jeune hispanique devant moi ne cesse de se retourner en balançant ses cheveux par dessus son épaule occasionnant un petit regard charmeur. Ce soir, je vais manger épicé. La seule vue de ces deux beaux melons étriqués dans ces bas-résilles me tire les crocs. On avance, je décoche un petit sourire au videur qui me reconnaît immédiatement. Il ferme la chaîne après mon passage, ce qui enrage le groupe de mecs derrière moi. A l'intérieur, toutes les lumières sont noires. J'aime cette ambiance, cela me permet de passer inaperçu dans la foule, de manœuvrer facilement. Je vous observe à l'ombre de vos fêtes, à l’affût du mouton qui s’écartera du troupeau. Le manque se fait déjà sentir dans mon organisme et les infra-basses qui résonnent contre les murs m'empêchent de contrôler mon rythme cardiaque. Il m'en faut... quelques milligrammes... maintenant. Je sens ma mâchoire se crisper, à en faire grincer mes dents. Je traverse la foule en transe, une fille ivre me touche le torse et se penche vers moi pour m'embrasser mais je continue de me faufiler dans cette mer de bras, la laissant derrière moi. Je perçois la lumière qui s’échappe de la porte à battant des toilettes et illumine le couloir à chaque fois qu'elle se rabat avant de se ré-ouvrir. A l'angle se tient appuyé contre le mur un vigile avec une longue queue de cheval. C'est le monsieur pipi. Celui qui fournit préservatifs, parfums, chewing-gum, cigarettes et toutes les drogues de votre choix. Dans mon approche, je simule des petits spasmes réguliers et laisse apparaître sur mon corps toute ma pâleur. Toute graisse présente dans mon organisme est absorbée, si bien que mes muscles recouvrent à peine mes os. La métamorphose n'est pas un mécanisme très élaboré. Il suffit que je pense à ma faim pour que mon corps l'exprime. C'est ainsi que sont les zombies. En bon prédateur j'utilise le mimétisme pour camouflage. Les humains sont faibles et prévisibles. Leur espèce se serait éteinte si la mienne ne dépendait pas de la leur pour se nourrir. Leur existence perdure uniquement de par notre simple volonté. Pour mieux les apprivoiser, il faut parfois se rendre vulnérable. Jouer les camés, c'est bien là une des seules situations où ma lividité peut m'aider à dissimuler mes intentions et simuler une toute autre nature.

En arrivant à hauteur du vigile je lui chuchote à l'oreille. Il me répond qu'il a une nouvelle came, super bonne, directement venue d’Espagne. Je lui glisse discrètement des billets dans la main en échange d'un petit sachet en plastique contenant de petits cristaux bleus. Ce soir, je n'ai pas le choix des armes. Une seule stratégie s'offre à moi. Je ne peux accoster ma proie à cause de la foule, ni l’hypnotiser à cause de la musique et des jeux de lumières qui perturbent ma concentration, il ne me reste que la méthode des prédateurs humains, droguer les verres. Si je pouvais l'emmener à l'écart, j'utiliserais mes crocs. L’enzyme qu'ils secrètent provoque un état de choc immédiat rendant ainsi toute fuite ou résistance impossible pour mes victimes. Cependant dans de telles circonstances, l'usage de la drogue me semble être un recours plus discret. Accoudé au bar, je parcoure la foule du regard à la recherche d'une proie de choix. De nos jours il est difficile de tuer à l'aveugle, avant de passer à l'acte il faut s'assurer que la victime ne soit pas issue d'une minorité quelconque. Vous n'imaginez pas les conséquences si je tuais un musulman, un juif ou pire... un homosexuel. Cela ferait la Une des journaux, la Police serait à mes trousses, des manifestations encombreraient les rues allant peut-être même jusqu'aux émeutes. Alors que s'il s'agit d'un noir, un étudiant ou même un asiatique, il y aura dans le pire des cas un petit encart dans les rubriques de faits divers. Pour cela, j’éprouve une certaine nostalgie du temps passé en Asie le siècle dernier. En chine je pouvais tuer impunément des petites filles. Les parents ne m'en voulaient pas, j'aurais presque cru que ça les arrangeait pour envisager d'avoir à nouveau un enfant, nourrir l'espoir d'un garçon.

Je sens derrière moi quelqu'un se faufiler pour atteindre le comptoir, à sa corpulence je devine que c'est une fille. Je ne me suis pas retourné pour voir qui c'était avant d'entendre son accent étranger. L'appel de l'exotisme ou de la facilité? Un peu des deux sûrement. Plus ils sont loin de chez eux moins j'ai de souci à me faire quant à d’éventuelles recherches. En la regardant, je reconnais la fille hispanique que j'ai croisé dans la file d'attente en rentrant dans la boîte de nuit. Elle me sourit à nouveau, et je fais de même en retour. Elle tend le bras pour attirer le regard du serveur et c'est à ce moment là que je propose de lui payer un verre. Sans hésiter une seconde, elle accepte. Je fais signe au barman de nous préparer deux shooters. La conversation se lance avec son lot de banalités d'usage entre deux étrangers arrivant tout juste à se comprendre. Le serveur nous amène les consommations. Nous buvons « aux belles rencontres qu'offre la vie ». Elle s'en va avaler son verre d'un trait, quand je l’arrête, posant ma main sur la sienne, recouvrant son verre, glissant ainsi la drogue en prétextant qu'il faut toujours trinquer en se regardant dans les yeux. A ce moment précis, je ne savais pas ce que j'avais déclenché. « J'adore tes yeux » me fait-elle toute ébahie. Remarque qu'elle n'a jamais cessé de répéter au cours de ce bref échange insipide. Face à tant d'insistance, je me suis demandé s'il était possible que ce soit la drogue qui lui fasse dire ça ?! Si oui elle aurait agit plus vite que je ne l'aurais pensé. Quand elle se colla à moi et commença à essayer de m'embrasser, j'avais la réponse à ma question.

    Nous sortons de la boîte de nuit ensemble. Grelottante, elle est tellement défoncée que je l'aide à marcher jusqu’à un banc public. Je l'assois, le temps d'appeler un taxi. Je lui dis de ne pas bouger, de rester là. Je ne sais pas pourquoi je précise ça, dans un état proche du coma éthylique comme le sien je ne vois pas bien où elle pourrait aller. Un monospace blanc s’arrête devant moi, le chauffeur baisse la vitre côté passager. Il me propose de me déposer. Sans aucun doute c'est un taxi clandestin. L'absence de globe lumineux sur le toit de la voiture m'a mis la puce à l'oreille bien qu'à l’intérieur un compteur horokilométrique est branché à l'allume cigare. Je n'aurais pas pu mieux tomber. Quelqu'un qui mène une activité illégale se garderait bien de témoigner pour une disparition, surtout si cette même personne se serait rendue complice malencontreusement. Le chauffeur insiste pour négocier le prix à l'avance, je lui réponds que son prix sera le mien. Au son de cette phrase, je peux voir des dollars dans ses yeux. Je lui dis de m'attendre un instant pour que je ramène ma fiancée et lui donne même une avance pour être sûr qu'il soit toujours là à mon retour. Le temps que je m'occupe du taxi, elle avait disparu. Elle ne pouvait pas aller bien loin vu l’état dans lequel je l'avais laissé. A l'odeur, je peux pister sa trace mais le vacarme qu'elle fait dans la ruelle d’à côté m'indique facilement sa position. On peut entendre comme le bruit métallique des poubelles s'entrechoquer, le froissement des sacs plastique. Je suis pratiquement certain que je vais la trouver évanouie dans l'une d'elle. En arrivant au coin de la ruelle, je suis surpris de ne pas la trouver à l’intérieur d'un conteneur mais sur l'un d'eux en train de se faire baiser par un mec bourré. J’attends la fin du coït dans l'ombre. Quand le mec finit enfin dans un râlement roque, elle le pousse et s’assoupit la tête tournée sur le côté. Il se retire puis se redresse, va pour ôter son préservatif quand je surgis de l'obscurité derrière lui et lui disloque la nuque. En réceptionnant son corps lourd, le sang qui gorge son sexe ne s'est pas encore résorbé. J’enlève le préservatif de sa verge tumescente, le noue et le met dans ma poche. Je récupère l'étudiante, la laisse par terre contre un mur la tête vers le sol. Je soulève le corps de son amant, l'enfouis dans le conteneur. Je donne quelques coups de griffes et vide quelques uns des sacs sur son cadavre pour en dissimuler l'odeur de décomposition à venir. Nous rejoignons le taxi doucement, moi la maintenant en équilibre, la soutenant avec mon bras dans son dos.

A mon approche le faux chauffeur de taxi me dit : « Ça va vous coûter plus cher pour l'attente ». Je lui réponds que je comprends et que ça ne pose pas de problème sur quoi il ajoute :« Installez la derrière et montez devant s'il vous plaît ». « C'est pour ne pas se faire repérer par la Police » se justifie-t-il. Je dépose le corps de la fille au milieu de la banquette arrière, la tête renversée, subtilise son téléphone portable dans son sac à main et m'installe à la place du passager avant. Les sièges sont revêtus d’une protection en tissu élimé, le cendrier est plein et je suis sûr que si j'ouvre la boîte à gants j'y trouverais des revues porno. Le chauffeur regarde avec insistance la fille dans son rétroviseur en faisant frisotter sa moustache. Il le réajuste même pour voir sous sa minijupe. C'est alors qu'il me demande qu'est ce qui l'a mise dans cet état là. Je lui réponds qu'elle n'a simplement pas l'habitude de boire. Quelques minutes plus tard, nous arrivons devant mon pavillon. Je paye la commission, le chauffeur accepte l'argent mais je sens en lui comme un regret, celui de ne pas avoir capturé la fille. Entre prédateurs on se reconnaît. Je réveille la fille en chuchotant et glisse dans le siège en direction du coffre son téléphone portable que j'avais préalablement mis en mode silencieux. Je pose son sac à main sur ses genoux que j'attire à moi pour la sortir de la voiture. Le chauffeur nous regarde nous éloigner dans la ruelle. Ce genre de mecs, chauffeurs de taxi ou de bus, n'a de couilles que pour kidnapper des trisomiques.

    Chez moi, je l'allonge sur le canapé. En fouillant son sac à main, je remarque en regardant son portefeuille que je ne connaissais même pas son prénom. Elle s'appelle Maria Lopez Bautista. Je jette dans l'incinérateur ses papiers d'identité avec son trousseau de clefs et sa plaquette de pilules contraceptives. Elle n'aura plus besoin de tout ça à présent. L'effet de la drogue que je lui ai donné plus tôt dans la boîte de nuit fera office d’anesthésiant. Je n'ai que quelques heures avant que les spermatozoïdes contenus dans le préservatif ne soient tous morts et que l’insémination devienne impraticable. Habituellement, quand j'utilise la drogue pour ramener mes victimes je dois les purger pendant quelques jours, pour que la drogue disparaisse de leur organisme avant de les consommer. Boire un sang propre. Allongée sur le dos, jambes écartés, je lui injecte en intramusculaire du HCG150, l'hormone gonadotrophine chorionique humaine qui permet le déclenchement de l'ovulation dans les prochaines 40 heures. J’introduis non sans mal un cathéter très souple et très fin rempli du sperme recueilli dans le préservatif dans le fond de son utérus par le col. Pour cela, j'ai du écarter son orifice en utilisant un spéculum métallique. Les conditions requises pour la fécondation, concernant les mâles, reposent sur des sujets non-stériles bien entendu, et s'ils pouvaient avoir observés une courte abstinence de 2 à 3 jours, ce qui a mon avis vu le profil choisi est plus qu'incertain, ça serait un plus non négligeable. Un mec qui baise des filles bourrées à la sortie des boîtes de nuit n'est pas un modèle de vertu. Mes gants de latex sont maculés de sang, elle était étroite et sèche. J'ai du forcer un peu, la vision du sang décuplait mon appétit et le rendait difficile à canaliser. Mes crocs sortaient pratiquement de mon masque que je baisse à présent sereinement pour lécher mes doigts plein de sang. L'intervention s'est bien passée. Je la laisse allongée attendant qu'elle se remette de l'anesthésie.
Le bruit métallique des coups qu'elle donne sur la porte m'indique qu'elle s'est reveillée. J'entre dans la chambre avec un plateau repas dans les mains.
En me voyant, je peux lire sur son visage l'expression terrifiée, elle se rapelle de moi.
Recroquevillée sur son lit elle finit par prononcer quelques mots à mon égard :
"¿Dónde estoy? ¿Quién eres tú? Que me quieres?"
Amusé, je lui réponds "No habló español señorita" avec un accent parfait ce qui j'imagine doit sonner à ses oreilles comme une provocation.

Après quelques jours, enfermée dans une chambre capitonnée au sous-sol de ma maison avec un lit et deux seaux en guise de sanitaires, je me décide à lui faire passer un test de grossesse. Pour ne pas éveiller ses soupçons quant à mes intentions, je récupère les deux seaux d’excréments. Elle me regarde avec moins de terreur que j'en ai l'habitude dans de pareilles situations. A croire qu'elle s'y attendait un jour, où qu'elle avait déjà vécu ce genre de choses. En vidant le premier seau, l'odeur pestilentielle qui s'en dégage me rappelle que les humains sentent bon à l’extérieur mais sont tous pourris à l'intérieur. A l’écart, je plonge discrètement dans le seau d'urine un bâtonnet en plastique. La bande blanche vire au bleu en quelques secondes, l’insémination a prise, elle est enceinte. Un humain a en moyenne 5 litres de sang dans le corps, la quantité varie selon la corpulence. Le corps d'un homme contient 5 à 6 litres alors que celui d'une femme est dans les 4 à 5 litres. Cependant, cela peut pratiquement doubler pendant la grossesse, augmentant alors le volume jusqu’à 6 voire 8 litres. Pour cela, il faut procéder à un gavage en règle des mois durant jusqu'à ce que la grossesse arrive à terme et enfin effectuer le drainage du sang.  A la télévision, une émission diffuse un reportage sur la femme qui a eu des octuplés la semaine dernière par insémination artificielle. Sa valeur est inestimable. La science est l'avenir pour tout à chacun. Je sors de mes rêveries et descend au sous-sol jusqu’à sa chambre, les seaux vides à la main, souriant à pleine dents, ce qui n'a rien pour la rassurer. Quand je reviens dans le salon, l'émission a laissé place au journal télévisé. Le présentateur à l’élocution impeccable fait état de l’inquiétante disparition d'une étudiante étrangère qui aurait été vue pour la dernière fois dans un monospace blanc aux abords d'une boîte de nuit parisienne. Le portrait du faux conducteur de taxi s'affiche à l’écran et je dois avouer qu'il n'est pas des plus flatteurs. Une banderole défile en bas de l’écran avec un numéro d'urgence à contacter pour d'éventuels témoignages. Avec un peu de chance la Police suivra la piste du coupable tout indiqué.

Les premiers temps, Maria s'était montrée docile, la peur de ce qui allait lui arriver suffisait à la garder tranquille. Depuis peu, elle se laissait mourir, non pas qu'elle refusait de se nourrir mais plutôt qu'elle avait perdu goût à la vie. J’étais contraint d'utiliser la nutrition parentérale, consistant à administrer les nutriments par voie intraveineuse. Elle ne réagissait même plus quand j'essayais de la terroriser avec mes crocs comme si elle avait dépassé le désespoir à tel point que la peur n'avait plus de sens en soi.
Au bout de quelques semaines, les premiers signes apparaissent. Ses seins ont grossi considérablement. Je peux remarquer l'absence de menstruations et l'apparition des nausées dans le contenu des seaux.
Les deux premiers mois de grossesse passés, ma curiosité est à son paroxysme. Je veux savoir ce que contient mon œuf géant, mon Kinder Surprise. J’attends qu'elle s'endorme pour poser discrètement mon oreille contre son ventre pas encore formé. Je suis au comble de l’excitation et manque de la dévorer sur l'instant à l'écoute des deux petits cœurs battant dans sa panse.  Subitement, elle est réveillée par son instinct maternel, les yeux écarquillés de terreur. A ce moment là, je sens qu'elle réalise pour la première fois ce qui l'attend... en elle. Ma poule aux œufs d'or, un or rouge sang.

Le lendemain, je découvre qu'elle a arraché son cathéter dans la journée, alors que j'avais pris toutes mes précautions en lui sanglant pieds et poignets au lit. Furieux de cette découverte, je saisis sa tête entre mes mains et lui brise les os de la mâchoire. Pendant qu'elle gesticule, je fabrique un gorgeoir en combinant un tuyau, un bâton et un entonnoir que je lui enfonce dans l’œsophage. D'abord, elle essaye de crier ce qui donne lieu à un glapissement aux sonorités des plus grotesques. Puis, en voulant expulser l'objet de sa gorge dans un mouvement répété du diaphragme, elle meurt presque étouffée et comprend que sa survie ne dépend que de sa soumission. Le gorgeoir, une fois installé, la maintient à l'horizontale, l’empêchant de se redresser sur le lit. J'en profite pour élaborer une recette de ma composition à base de lait concentré, d'eau, de fruits et légumes mixés, de céréales, de flocons d'avoine, de sucre en poudre et de cortisone. J'y ajoute mon ingrédient secret : un puissant antivomitif. Le cocktail vitaminé pour le bon déroulement d'une grossesse gémellaire. Enfin, mélangez le tout dans une bouteille et n'oubliez pas de bien secouer avant de servir. Je me penche sur elle et lui demande de faire : «aaaah». Le liquide blanchâtre se déverse dans un tourbillon passant à travers le tuyau transparent. Ses meuglements descendaient progressivement dans les graves à mesure que sa gorge se remplissait. Quand je finis de vider le contenu de la bouteille dans l'entonnoir, je vois ses mugissement se transformer en gémissements. Bien sûr, je pourrais l'hypnotiser pour faciliter la manœuvre mais je suis dans un tel état qu'il vaut mieux pour elle que je me défoule ainsi.

Les médias n'avaient plus parlé de notre affaire depuis plus d'un mois maintenant. Chaque jour, je faisais ma tournée. Le gavage commençait à porter ses fruits. Je pensais que l’enquête avait été classée sans suite, quand arriva ce qui devait se dérouler selon mon plan. Le faux chauffeur de taxi avait été retrouvé mais pas dans les circonstances que j'avais envisagé. Les services de Police avaient suivi le signal GPS qu'émettait son téléphone portable menant au coffre du monospace blanc du pervers. Son véhicule était garé devant son lieu de résidence. Là où ils pensaient trouver un assassin ils trouvèrent encore une victime. Son cadavre avait les pieds sectionnés dans un appartement sans dessus dessous. L’hypothèse avancée par les autorités voulait que le faux chauffeur ait enlevé la fille d'un parrain du cartel sans le savoir et en aurait payé le prix fort. Quant à l'étudiante, aucune nouvelle piste, les traces s’arrêtaient là... pour la Police du moins. J’étais circonspect, à la fois rassuré que la Police soit dans une impasse mais inquiet que la mafia soit à mes trousses.

Mon erreur m’obsédait, comment avais-je fait pour passer à côté de ça! J'avais pourtant vérifié qu'elle était seule et qu'aucune alliance n'ornait ses doigts. En même temps, comment aurais-je pu deviner?! Sur ses papiers ne figurait pas la mention « fille de parrain de la mafia espagnole ». Ma dernière erreur en date m'avait contraint à maquiller mon plan en drame familial. J'avais hypnotisé une femme enceinte et mariée de surcroît. J'avais imprégné mon esprit dans le sien. Je contrôlais chacun des sons qui sortaient de sa bouche. Sous mon emprise, ses mots et ses actes ne lui appartenaient plus. Un soir sans prévenir, elle allait enfin quitter son mari, tout sourire. Sur le moment je pensais que le choc suffirait à un départ rapide, que son détachement  apparent anéantirait tout doute quant à ses intentions. Contre toute attente, quand elle lui annonça la décision que j'avais prise pour elle, son mari ne la crut pas. En dépit de la rudesse de ses propos et du sourire que j'avais pris soin d'afficher sur ses lèvres, ses yeux exprimaient une toute autre émotion. Et pour cause une larme coulait lentement le long de sa joue. Le mari compris que quelque chose clochait et se refusa d'admettre comme vérité le mensonge que je fabriquais. Alors je me résolus à le tuer et ainsi faire croire à un suicide avec à l'appui une lettre de séparation rédigé de la main de sa femme.

    Hier, la jeune fille, que dis-je, la femme répondant au doux nom de Maria a fêté son 8ème de grossesse. Pendant une de nos balades nocturnes quotidiennes, – c'est bon pour la circulation du sang –  dans le jardin couvert de ma propriété, elle a essayé de s’évader... en vain. A ce moment-là, j'aurais pu la rattraper dans le dixième de seconde qui suivait mais j'avais préféré la laisser découvrir par elle même qu'il n'y avait pas d'échappatoire. Calmement, j’avais avancé derrière elle à la lueur de l’éclairage artificiel. Elle avait tapé de toute ses forces contre la porte blindée. Avant qu'elle ne s'épuise, j’avais ouvert la porte avec une télécommande. Elle s'était précipitée sans réfléchir, accueillant ceci les bras levés vers le ciel comme un signe de la miséricorde de Dieu. Un Dieu sadique qui se nourrit de sacrifices et de rituels sanglants. Si dans sa fuite, elle avait pris une seconde pour se retourner, elle aurait vu le sourire qui avait illuminé mon visage et aurait sûrement vite compris. L'obscurité qui régnait dans l'immense pièce où elle avait pénétré l'aveugla quelques instants. La reconnaissance du lieu a été d'autant plus difficile qu'elle ne l'avait jamais vu car je prenais toujours soin de lui recouvrir la tête d'un sac en tissu à chaque sortie. Quand ses yeux s’étaient enfin habitués, elle avait vu du haut de l'escalier que sa chambre n' en était qu'une parmi tant d'autres. Toutes dans la même configuration, murs capitonnés, insonorisés, plafond à la surface vitrée sans tain avec une occupante enceinte. Elle s'était retournée vers moi et  avait crié quelque chose de pitoyable comme « Dios mio, Oh Jésus... Jésus... » Du moins, c'est ce que j'avais cru comprendre par cet enchaînement d’onomatopées. Pas facile d'articuler quand on a la mâchoire cassée. A qui croyais-tu que Jésus s’adressait quand il avait pris le Graal et avait dit : « Buvez-en tous car ceci est mon sang. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ? » Elle avait songé à faire demi-tour mais j'avais entravé le chemin. Alors elle avait dévalé les escaliers comme l'aurait fait une femme enceinte, en se tenant à la barre et en marchant de coté. Moi, j’avais avancé tranquillement derrière elle dans le vacarme que faisaient les portes des cellules qu'elle avait essayé d'ouvrir. Pour se sauver elle ou les autres? Peut être pensait-elle que le nombre faisait la force. Elle avait titubé de porte en porte, le ventre à ras de terre puis était arrivée à la dernière porte au centre du couloir. La seule porte qu'elle avait réussi à ouvrir a été celle de la chambre froide qui servait aussi d'échaudoir. Quand elle avait réalisé cela, sa frayeur lui avait fait perdre les eaux, ma stupeur, elle, lui a fait perdre la vie.

    Je pensais pouvoir dormir tranquillement mais depuis quelques minutes, je perçois les moteurs de  plusieurs véhicules stationnés près de la maison. Les vibrations des pots d'échappement m'ont sorti de mon sommeil. Je m'approche de la fenêtre et vois un homme en uniforme de la société Fed-Ex pénétrer dans ma cour. Je ne me rappelle pas avoir commandé quelque chose. Généralement pour manger, je me fais livrer à domicile par un hypermarché, j'ai un arrangement avec un coursier, je lui paie ses courses contre son sang. En Amérique, les magasins sont ouverts 24/24h, pour ce genre de service je dois avouer que c'est bien pratique. J'observe le soit-disant livreur par la caméra de surveillance du porche. Il tient un paquet dans la main qui semble vraiment léger, trop selon moi pour contenir quoi que ce soit. Étrangement, il ne sonne pas à la porte. Il fait mine de noter un avis de passage mais je vois bien qu'il observe attentivement la serrure de la porte.

A la nuit tombée alors que je suis en plein équarrissage dans la chambre froide, j’entends une douzaine d'hommes s'introduire à l’étage par la porte d'entrée et seule issue possible. Malgré leurs efforts pour rester discrets, le mécanisme de la serrure n'a pas fait de bruit en cédant mais leur nombre a suffit pour m'alerter. Ça me laisse tout juste le temps de jeter dans l'incinérateur les effets personnels – y compris la peau que je venais de lui écorcher – de la fille du chef du cartel espagnol. Je ne résiste pas à leur assaut, je ne tiens pas à ce qu'ils devinent trop facilement ma vraie nature. Enchaîné à une chaise au milieu du grand couloir donnant sur les cellules, je les entends continuer la fouille de fond en comble de la maison. L'absence de traces de la fille joue en ma faveur. Ignorant où elle se trouve, ils comptent sur moi pour leur révéler. Au bout d'un certain temps, les hommes de mains se chauffent les muscles sur mes joues avec leurs poings sans jamais m’adresser la parole. La barrière de la langue certainement. Ils rigolent copieusement jusqu’à ce que le patron arrive. Là, ils changent radicalement d'expression. Le chef, c'est le plus vieux et le seul bedonnant, s’avance près de moi, encerclé par ses hommes. L'un d'eux chuchote à son oreille pour ce que je devine être un rapide briefing. L'interrogatoire va commencer.

Dans un français très clair, il me dit : « Tu vas me dire où est ma fille ? » Sans attendre, je lui réponds : « Laquelle ? » en désignant une cellule d'un mouvement de la tête. Un instant passe où il se recoiffe la barbe en se mordant la lèvre.
En désignant la pièce avec ses deux bras il m'interroge : « C'est quoi tout ça ? ». « Un abattoir » je lui réponds en souriant. Il traduit pour ses hommes, qui se mettent à rire. « Tu fabriques quoi ici ? Trafic d'organes ? » Il enchaîne : « Tu travailles pour les russes ? ». Ma réponse va l'étonner mais je préfère laisser traîner le suspense. Face à mon mutisme, il me somme de lui répondre, puis il perd son sang-froid et commence à me frapper de toutes ses forces. Ses employés se joignent à lui. Les coups pleuvent sur mon visage et bientôt mon propre sang le recouvre. Ma nuque cède sous la force du dernier coup que j'encaisse. Au bout d'un long silence, je suis pris d'un fou rire incontrôlé. Tous se regardent les uns les autres sans comprendre ce qui me fait rire ainsi. Je relève la tête, le regarde droit dans les yeux et lui dit : « Vous savez le plus drôle dans tout ça, c'est que la drogue qui m'a permis d'enlever ta fille est sûrement celle que vous fabriquez.»
Il arrache alors un revolver des mains d'un de ses gardes, le pointe sur mon front et me crache à la figure en hurlant : « Crève connard ! » Le coup de feu résonne dans ma tête. Je connais trop bien cette sensation, cette fichue migraine qui vous vrille le cerveau. Je fais le mort, quand on l'est déjà depuis longtemps ce n'est pas bien difficile à simuler. Le mafieux fait signe de la tête à un de ses hommes. Celui-ci se penche sur moi, prend mon pou avec ses doigts. D'un air surpris, il se retourne vers son patron qui lui demande ce qu'il se passe. Il lui répond que je suis déjà froid. Tous laissent éclater un rire moqueur. C'est à ce moment que je me redresse, les contusions sur mon visage se referment, l'impact laissé par la balle sur mon front disparaît, mes yeux changent d'expression et je plante mes crocs dans son cou sous les yeux de ses compères sidérés. Ils n'osent bouger comme pétrifié.
Pendant que je ramasse son revolver et que je me débarrasse de mes chaînes d'un coup de feu, j’entends l'un d'eux dire « Mais c'est QUI ce type ?! » Je rétorque : « La question c'est plutôt... QUOI ? » avant de leur donner ma propre définition du mot carnage.

lundi 1 septembre 2014



 Des pieds & des mains


"Ça vous fait un joli pied."
Ces mots-ci dans la bouche de Jérémy ne résonnent pas avec la même portée de sens que dans celle de quelqu'un d'autre.
Normal, il est vendeur pour une enseigne de chaussures de luxe. Louboutin.
Les yeux rivés sur les pieds de ses clientes, à l’affût du moindre mouvement d'orteil.
"Tout va bien, c'est la bonne pointure ?" Généralement quand il dit ça avec son sourire charmeur l'hésitation ne dure pas. En particulier chez les adolescentes riches qui dépensent compulsivement l'argent de papa. Il entretient ce jeu de séduction, elles ça les flattent et lui ça lui booste ses ventes. Avant il n'aurait pas hésité à aller plus loin, franchir le pas, mais depuis cette fois où son chef l'a surpris en train de fricoter dans la réserve il a dû arrêter.
C'est toujours difficile de résister à la tentation surtout quand on est un sex addict comme lui. Il ne voudrait pas perdre son job de rêve.
Alors pour se raisonner notre jeune homme volage se rappelle du sentiment qu'il éprouve après l'acte. Ce dégoût mêlé de culpabilité une fois la pulsion assouvie. Il pense à ces filles qui une fois nues perdent tout leur intérêt.

Voilà à quoi il en est réduit notre chasseur. Pardon j'ai dit chasseur ? Je voulais dire chausseur, j'ai oublié le U. Une autre chose que j'ai oublié de dire, Jérémy a... comment dire... une petite obsession... avec les pieds. Ce n'est pas d'ordre professionnel mais plutôt intime, sexuel même.
Là où la plupart des mecs focalisent leurs fantasmes sur les fesses, les seins, ou les mains hé bien lui c'est les pieds. On appelle ça la paraphilie, enfin ça c'est le nom "savant", moi j'appelle ça simplement être fétichiste des pieds. Oui je sais, vous venez tout juste de comprendre que notre ami se masturbait avec une paire de Louboutin taille 38 à 600 euros dans la réserve.
Sa carrière est construite autour de son obsession (à moins que ce ne soit l'inverse), du choix de profession, au choix du domaine en passant par le type de clientèle. D'ailleurs, c'est bien connu les riches prennent plus soin de leurs pieds que les pauvres. Vous n'imaginez pas tout ce qu'elles peuvent faire, les différents massages, les diverses "fish/chocolate/wine/margarita/stone/french/parafine" pédicures. Tous ces soins sont autant de sextoys pour notre pervers.
Bien sûr, à force d'en voir défiler tous les jours il fait une overdose de pieds de riches, un peu comme on ferait une overdose de porno. Ils finissent par tous se ressembler, non pas à cause du fait établi que les bourgeois sont consanguins - et finissent par avoir tous les même pieds quand ils ne sont pas mal-formés - mais qu'ils deviennent aseptisés. Avec le temps Jérémy devient un peu puriste, il voit ça comme une œuvre d'art - moins comme un objet sexuel - il est plus sélectif, il apprend à connaître ce qu'il préfère, ce qu'il recherche au fond.
Parfois il se laisse imaginer sa Cendrillon. Deux rubans rouges entrecroisés de sa cheville à sa voûte plantaire haute et courbée. D'une caresse du bout des doigts, il dévalerait jusqu’à ses ongles peints d'un rouge carmin manucuré. Dans ses fantasmes elle fait du 38, elle a des pieds d'un type dit "ancestral" - ce sont les plus rares - avec sa forme triangulaire comme le sont les pieds "Grecs" mais qui se différencient par leur gros orteil écarté des autres laissant les fins connaisseurs comme lui l'utiliser comme il se doit.
Petite mise en garde : Toujours se méfier des sandales et autres spartiates, elles ferait passer n'importe quel pied pour un pied "ancestral"!

Il faut dire que c'est pas évident de rencontrer quelqu'un qui partage votre passion, surtout quand il s'agit des pieds.
En boîte de nuit par exemple, c'est à peine si on les voit. Ils sont même souvent maltraités par les mauvais danseurs. Bien sûr, il y a des clubs fétichistes ou sur internet des sites de rencontres dédiés à cela (ça peut vous éviter de passer des nuits entières à vous soulager devant Sarenza.com, le site de vente de chaussures en ligne) mais généralement l'amour n'est pas au rendez-vous. Heureusement Jérémy a des amis qui le poussent à sortir. Ce soir, il a justement rendez-vous pour un speed dating. C'est une grande première pour notre fétichiste, lui qui a toujours pensé que c'était réservé aux handicapés sentimentaux, célibataires endurcis et autres vieux garçons.
Le principe est simple, quand vous rentrez on vous attribue un badge avec un numéro, si vous êtes une fille vous devez vous installer à une table et quand la sonnerie de cloche retentit, toutes les sept minutes, un nouveau garçon s'assoit à votre table. Le prochain garçon c'est Jérémy, il porte le numéro 13. Allez savoir c'est peut-être son jour de chance.
Il l'a trouvé mignonne la numéro 72, cuissardes noires à talons de 13 centimètres, taille 36. Il lui prête un faux air de Catwoman - incarnée par Michelle Pfeiffer dans le film "Batman le défi" de Tim Burton en 1992. Quand il lui dit ça elle sourit. Surtout quand on sait que la jeune femme n'est pas blonde - elle est rousse - et a les yeux marrons. Jérémy n'a pas encore remarqué autre chose que ses pieds mais bon ça a le mérite de faire rire la fille, c'est toujours un bon point à prendre. Ils se racontent leur vies. Celle de Jérémy vous la connaissez déjà je vous épargne donc la répétition. Passons directement à celle de Marie. Vous connaissez maintenant son prénom, 27 ans, elle est esthéticienne spécialisée dans le nail painting. Traduction : elle s’intéresse aux ongles des mains.
"Tu as de belles mains" fait-elle en touchant celle du jeune homme avant d'ajouter: "C'est la première chose que je vois chez un homme. Et toi qu'est-ce que tu regardes en premier?" Gêné Jérémy déclare que lui c'est les yeux, or il ne les a pas regardé pendant les dernières minutes. Un instant après avoir réalisé cela, il rectifie sa réponse "non en fait c'est le sourire" ce qui provoque sans attendre l'hilarité chez son interlocutrice. La cloche sonne déjà, 7 minutes viennent de s'écouler. Ils s'échangent précipitamment leur numéro de téléphone sur des serviettes en papier avant que Jérémy ne gagne une autre table.
Les tables défilent comme autant de mauvais numéros dans la souffleuse du loto. La soirée touche à sa fin, les célibataires repartent comme ils sont venus, seuls. En quittant les lieux, Jérémy échange un énième regard complice avec Marie. Ces deux là sont amenés à se revoir et ça ne traîne pas.

Deux jours après leur première rencontre ils se donnent rendez-vous. Ensemble ils rigolent beaucoup, ils se plaisent aussi beaucoup. Jérémy s'amuse tellement qu'il ne s'est pas rendu compte qu'il n'avait pas encore vu les pieds de Marie. D'habitude, il aurait été obsédé par cette idée mais ce soir il n'y songe même pas. Ce n'est pas ce qui semble l'intéresser, il prête plus attention à ses mains. La façon qu'elles ont d'effleurer les siennes lui donne des frissons. Serait-il en train de changer ? Peut-être... Fait-il un transfert ? Peut-être aussi... Après tout, les mains sont les pieds de la partie supérieure du corps, leur parfait équivalent.
On pourrait très bien interpréter cela comme suit : les pieds symbolisent la partie sexuelle et les mains la partie sentimentale dans la conception que se fait Jérémy de l'attirance.
Le rendez-vous se poursuit, ils ont l'air maintenant tous les deux un peu ivres, difficile à dire si c'est dû à l'alcool qu'ils ont bu ou aux nombreux fous rires qu'ils ont eu. Cependant Marie commence à être inquiète, pendant toute la soirée, Jérémy a évité de parler de son handicap, c'est bien le premier garçon à ne pas l’évoquer. Or elle sait que ce n'est pas bon signe. Alors elle franchit le pas, boitant à cause de ses prothèses et non pas comme Jérémy le pense parce qu’elle est bourrée et qu'elle a du mal à marcher avec des talons dans les rues pavées. Marie est amputée des deux jambes au niveau des cuisses. Elle n'a donc pas de pieds, ni d'orteils, ni de voûte plantaire juste deux prothèses en plastique camouflées par des cuissardes. Quand la nouvelle tombe, Jérémy se rend compte qu'il est trop tard pour reculer, pour prendre ses jambes à son cou et ce n'est pas une image. Surpris non pas par ce qu'elle vient de lui révéler mais par ce qu'il vient de se révéler à lui même : il l'aime déjà, en dépit du fait qu'elle ne soit pas comme il l'imaginait. "Et puis ça aurait pu être pire" pense-t-il, "elle pourrait avoir de l'eczema, des cors aux pieds, des verrues plantaires, des ongles incarnés, des panaris, la goutte, des durillons, un oeil de perdrix, des ampoules aux pieds. Or sans jambes, impossible de contracter tout ça." Contre toute attente, il lui prend la main, sa main délicate en spatule. Il n'y a pas que les pieds qui ont différentes formes les mains aussi, les siennes sont des mains dites "d'air".
Avec ses longs doigts et sa paume carrée aux lignes nombreuses et peu marquées. On dit que ses mains appartiennent aux personnes intelligentes, à l'aise dans les métiers de l'art, qui ont un réel don pour la communication et qui privilégient la pensée aux sentiments, la raison à la passion.
Sans lui laisser le temps de répondre, la jeune femme rétorque qu'elle ne veut pas de compassion, ni être prise en pitié, des amis elle en a. Et à lui de répondre: "Ma chérie, ça me fait une belle jambe que tu n'en ais pas". Tous deux éclatent à nouveau de rire, avançant clopin-clopant, bras dessus bras dessous dans l'aube matinale d'un ciel dégagé.

vendredi 1 août 2014

 

Le goût de l'effort


La chaussette droite puis la chaussette gauche, une gorgée d'eau minérale et l'échauffement peut commencer. Toujours bien s'étirer avant et après chaque entraînement, il n'y a rien de plus important qu'une séance d'étirements. Je fais tourner ma tête sur l'axe de mon cou lentement, puis tour à tour mes épaules et mes bras de la même façon, dans un sens puis l'autre. Ensuite je m'occupe de mes jambes, cambre le dos jusqu'à toucher mes pieds avec mes mains. A travers mes écouteurs, je peux entendre les petits craquements d'os provenant d'à peu prés toutes les parties de mon corps.
"Eye of the tiger" dans les oreilles, je suis motivé à bloc. Une serviette éponge, une petite bouteille d'eau et une banane (le fruit le plus protéiné) sont disposées rituellement à côté du tapis de sol sur lequel je suis assis. Tout les éléments sont réunis pour réussir aujourd'hui.

"Allez David, c'est le grand jour. J'ai un mental d'acier."

Pour préparer mes abdos et mes autres muscles à la position que je vais devoir garder pour ma performance, j'enchaîne quelques séries de crunch au sol. Cela fait déjà un bon petit moment que je m'entraîne... Ça n'a pas été facile, j'ai donné, j'ai sué, j'ai même failli renoncer plus d'une fois.
Bien sûr, j'aurais pu faire comme les autres, avoir recours aux drogues ou à je ne sais quelle opération. Mais j'ai toujours su ô combien il était primordial d'avoir un esprit sain dans un corps sain.

"Le grand secret de la réussite, c'est vous."

C'est ce qui est écrit en légende du poster de Schwarzy - le représentant tous muscles bandés et huilés en me pointant du doigt - accroché à la porte. A jeun, mes muscles sont plus dessinés que jamais, comme sculptés dans la chair. Vous ne pouvez pas savoir à quel point j'aime cette sensation.

"Allez p'tit gars, tu peux le faire parce que tu veux le faire! Je crois en toi David!"

Parfois, j'ai l'impression d'entendre Schwarzy m'encourager. Dans le miroir fixé au plafond je me fais un clin d’œil après m'être longtemps défié du regard, voir qui cille en premier, moi ou mon reflet.

"La performance est un combat contre soi-même."

Voila le genre d'adage qui me booste dans l'effort et qui me revient en tête comme une compilation que j'aurais fait sur une cassette audio. Je ne me rappelle plus vraiment si elle est tirée de la page facebook de "Super physique" ou si c'est une citation de l'autobiographie de ce cher Arnold.
Assis sur le dos, j'enfile le coussin pneumatique de voyage en forme de croissant autour de mon cou - pour éviter de me briser les cervicales - et envoie en arrière mes jambes. Je prends une profonde respiration puis une grande impulsion avec mes pieds et me balance d'avant en arrière comme le cheval à bascule en bois que j'avais enfant dans ma chambre.

"David, Fixe toi un objectif à atteindre et fais tout pour y arriver" me disait ma mère.

J'imagine qu'elle n'avait pas ce genre de projet en tête à l'époque pour le petit garçon obèse et introverti que j'étais.
Les veines saillantes qui relient mes muscles des trapèzes au court fléchisseur du petit orteil en passant par le bulbocavernosus - en des termes moins barbares il s'agit du muscle qui permet l'érection - sont à deux doigts d'exploser. Mon pénis qui n'en est pas moins constitué de muscles nécessite le même soin que les autres, je dois le travailler, le façonner.

"JUST DO IT"

Le slogan de la pub pour Nike, résonne de la télé fixée au mur, que j'ai incliné dans ma direction.
La transpiration graisse les rouages, joue le rôle de lubrifiant pour la machine que je suis. Cette machine à succions autonome.
Maintenant, mon pénis est turgescent, pointé droit vers ma bouche que j'ouvre grande pour l’accueillir. Je tends la langue en guise de tapis rouge. Là-dedans ça se passe comme dans une station de lavage pour voiture. D'abord on rince, ensuite vient la mousse puis on frotte et rince à nouveau.

"Encore un effort David, pousse jusqu'à la rupture musculaire."

J'y suis enfin arrivé! Pris par l'enthousiasme, j'accélère le rythme, par de petites contorsions vives du cou, je sens bientôt la peau douce de mon gland caresser mes dents de sagesse. J'essaie de toucher ma glotte quand quelque choses me tire sur le ventre, comme un spasme ou plutôt une crampe abdominale, oui c'est une crampe, la plus violente que je n'ai jamais eu.
Dans l'élan et la surprise j'ai éjaculé dans ma propre bouche, et manqué de m'étouffer avec un réflexe de déglutition. La douleur devient insupportable, j'ai failli m'en mordre la bite, je parviens tout juste à la retirer en secouant la tête dans tous les sens comme un chien qui se mord la queue. Je reprends ma respiration mais réalise qu'il est trop tard, mon ventre se gonfle de liquide, ma peau devient rougeâtre, mon cœur s'emballe, mes sens se troublent, je perds connaissance.

vendredi 4 juillet 2014



L'enfer vert

 
Quentin et moi avions toujours eu cette envie, comme beaucoup de parisiens, de partir vivre en « province », de quitter la métropole. Ras-le-bol de la capitale, de son rythme infernal, le fameux métro-boulot-dodo. Depuis maintenant trop longtemps nous chérissions ce rêve de rats des villes qui se fait souris des champs, le besoin du grand bol d'air frais. La démarche nous le savions, n'était pas si simple, nombre d'exemples fleurissaient autour de nous de citadins pour qui le rêve avait tourné au cauchemar, le calme tant recherché s'était mué en ennui quasi mortel. Tout ceci n'avait pourtant pas suffit à nous décourager, un jeune couple en quête pas seulement d'une meilleure qualité de vie mais d'un nouveau mode de vie. Avec la crise, à Paris les loyers ne cessaient d'augmenter. Avec le prix de la nourriture, manger 5 fruits et légumes par jour revenait pratiquement à une opération boursière. La pauvreté et la pollution. En fin de journée, il vous suffisait de vous moucher pour constater dans votre morve à quel point vous étiez concernés par le problème. Sans parler des allergies dues aux particules fines dans l'air qui font enfler vos yeux et donnent l'impression que vous avez des orgelets. C'est pour cela que Quentin, mettait un masque quand il se rendait à son travail en vélo. 

Il était consultant fairtrade marketing en free-lance-pierre. Hormis qu'il était mal payé, je ne pourrais pas bien vous dire ce qu'il faisait. Il vous expliquerait sûrement mieux que moi. Je sais juste qu'il venait d'en finir avec le remboursement de son prêt étudiant pour ses 5 ans d'école de commerce. Je me suis toujours demandée ce qui lui avait donné l'envie d'une reconversion dans l'agriculture bio. Peut être que c’était l'effet greenwashing qui était tendance dans la communication, peut-être même une publicité pour tropicana allez savoir. Plus sérieusement, je pense qu'il est devenu un peu survivaliste avec le temps. Je me rappelle d'un soir avec un couple d'amis, David et Marie, où nous refaisions le monde autour d'une table. Quentin avait évoqué sa prise de conscience récente quant au danger que représente les industries agroalimentaires et avait même cité en exemple les crises de la vache folle de 1996 et la grippe aviaire de 2004. Cela m'avait surprise de sa part, surtout quand on sait qu'il aime rigoler de mon végétalisme ou du moins des raisons qui m'y ont conduit. Je ne suis pas devenue végétalienne progressive- ment, comme beaucoup qui passent souvent par la case végétarienne avant. Non, moi, j'ai changé mes habitudes alimentaires suite à un traumatisme. Cela remonte à mon adolescence, ma grand mère avait un petit poulailler et j'étais chargée de collecter les œufs dans un petit panier en osier pour le déjeuner. Après les avoir ramenés à ma grand mère, celle-ci m'avait demandé de faire chauffer la poêle et d'ensuite les casser pour préparer des œufs brouillés. Quand j'avais déversé le deuxième œuf dans la poêle, j'avais entendu un petit crépitement que je pensais sur le coup attribué au feu, avant de voir soudain la matière changer d'état de liquide à solide, et sa couleur passer du jaune au rose. J'avais réalisé à ce moment là que j'étais en train de cuire vivant un œuf fécondé, un poussin mort né. 

Pour Quentin c'était différent, il n'avait pas vrai- ment de restrictions alimentaires comme je pouvais en avoir, c'est juste qu'il n'était pas déjà un grand amateur de viande alors s'en passer ne représentait pas pour lui une privation. A mon tour de le taquiner. Et puis Quentin en vrai parisien, les seuls animaux qu'il n'avait jamais vu était au Zoo de Vincennes. 

Avant notre grand exode, j'avais un poste de conseillère en assurance dans une banque. Le contexte propre à ma profession, accompagné des suppressions d’emplois et de fortes tensions avec la clientèle m'ont poussée à reconsidérer mon avenir. Pour être tout à fait franche, j’étais dégoûtée des méthodes et du peu d’éthique dans le domaine bancaire. Certains jours, il m'arrivait même de me demander si je n’étais pas assistante sociale ou contrôleuse fiscale pour vous dire à quel point tout cela me déroutait. Ça faisait longtemps que l'on planifiait notre nouvelle vie, sortir du système, être le moins possible dépendant de celui-ci. Nous rêvions de grand espace et de vaches, de chèvres et de poules même! Jusqu'alors nous survivions dans un 40m² avec Betsy notre carlin. Dans notre intérieur, tout était pensé pour gagner de la place, même le chien était ergonomique, adapté à son environnement tel un pois- son qui grandit dans un aquarium ou un homme trop grand devant courbé le dos continuellement pour ne pas toucher le plafond.


Nous l'avons longtemps attendu ce moment où l'on ferme la grande porte du camion de déménagement pour prendre la route de notre paradis sauvage. Nous avons quittés les ruelles pavées du 18ème arrondissement pour un petit hameau auvergnat entouré de prés nommé Bertignat. Autosuffisance et respect de la nature étaient les maîtres mots de notre nouvelle vie. Notre chez nous ne ressemble pas à certaines maisons biologiques qui tiennent plus de la hutte de hobbit ou du conteneur maritime. De l'extérieur n'importe qui penserait qu'il s'agit d'une habitation comme on en voit partout. Excepté que notre bâtisse est faite de briques en terre cuite. Nous avions envisagés un temps la paille comme matière première mais Quentin ne voulait pas. Son principal argument s’appuyait sur le conte pour enfants des 3 petits cochons. Pour lui le loup étant bien sûr une métaphore significative à notre époque d'un sinistre naturel comme une tornade ou un banquier de Wall Street cupide avec ses prêts à taux variable. Notre maison est donc faite de murs en terre cuite, d'une toiture végétalisée, équipée d'une éolienne et de volets photovoltaïques pour l'alimentation électrique, pourvue d'un système de récupération de l'eau de pluie et d'un réseau d’épuration par lagunage.
La seule chose que nous avons gardé de notre ancienne vie « citadine », c'est une connexion internet. Bien que nous ne soyons pas gênés par l'absence de télévision ou de téléphone, internet reste indispensable pour avoir des nouvelles du monde extérieur et surtout rester en contact avec nos familles. Une deuxième chose que nous avons conservé plus par sécurité que par choix, c'est notre compte en banque, même s'il fut en majeure partie vidé de nos économies pour les frais de construction. Étant donné que nous avons tous deux décidé de consacrer notre temps à l'entretien de la maison, du potager et à éventuellement revendre le surplus de récolte au bord de la route. Il ne nous est donc pas d'une grande utilité quotidienne mais nous le conservons tout de même, sait on jamais en cas de coup dur.


Les journées sont belles et remplies de bonheur. L’après-midi je redécouvre les plaisirs de la sieste tandis que Quentin lui s'attelle à l'écriture de son premier roman. Nous menons une vie de jeunes retraités vivant d'amour, de fruits et légumes bio et d'eau fraîche. Tout comme cette américaine, dont j'ai adoré les vidéos pleines de spiritualité sur Youtube. Cette dame, Navenna Shine a fait un jeûne de 6 mois, en se nourrissant exclusivement de lumière et d'eau. Je pourrais en faire autant si j'échangeais l'eau par du Coca-Cola. Voilà une autre chose de mon ancienne vie dont je ne peux me séparer. 


Quentin se moque tout le temps de moi, du parallèle qu'il fait entre mes opinions politiques gauchistes et mon goût pour la boisson du père noël. Symbole du consumérisme américain, elle n'a que la couleur rouge de son logo comme point commun avec le communisme que je soutiens. D'ailleurs, Quentin passe dans le salon en sifflotant la mélodie de l'Internationale alors que je porte mon verre de soda à mes lèvres. Je ne compte plus les fois où il me bas- sine avec ses tests de dents dissoutes en 41 jours et d'ongles en 4 jours alors que l'on peut les retrouver en conservation parfaite sur des cadavres de plus de 20 000 ans. Il ne manque pas d'arguments et je suis suis étonnée qu'il ne m'ait pas encore dit : « Plus tu en bois plus tu en veux, c'est une drogue. » Voilà un autre exemple de maux qu'il attribue au soda. Il l'explique par la présence de caféine qui, associée à une forte quantité de sucre, provoque des rush d'in- suline, le tout doublant la production de dopamine, effet commun à la prise d’héroïne. Les fortes doses de sucres, associées à l'acide phosphorique, augmentent aussi l'excrétion de calcium dans l'urine, principal constituant minéral des os qui à terme cause l'ostéoporose. Ce qu'il traduit pour être sûr que le message passe : « En gros ma chérie, tu vas pisser tes propres os. » Avant il m'aurait conseillé de boire au moins du Light ou du Zéro pour m'éviter l’obésité et le diabète mais plus depuis qu'il a lu sur je ne sais quel site internet que ceux-ci contenaient de l'aspartame et de l’acésulfame K. Selon lui et certaines études scientifiques, ce produit serait à l'origine de nombreuses maladies comme Alzheimer pour ne citer qu'elle.
Quentin repasse un verre d'eau à la main en énonçant dans le vent « cancer », « diabète », « ostéoporose », « lupus », « lymphomes », « Alzheimer », puis s'enferme dans son bureau pour écrire. 

C'est le premier écrivain qui ne boit pas que je connaisse. Depuis quelques temps déjà, il bosse sur une histoire de science-fiction. Il ne veut pas m'en parler pour me laisser la surprise pendant la correction. Quentin est incapable d'écrire sans faire de fautes à tel point que je me demande encore comment il a pu travailler dans la communication. Je vois bien qu'il meurt d'envie de me le raconter avec sa façon qu'il a de me demander de lui prêter mon ordinateur pour faire des recherches sur les effets des armes bactériologiques et le virus de l'Ébola. Sur ces sujets là, il le sait, je n'ai pas de connaissances, il ne fait ça que pour que je le supplie de me raconter sauf que c'est toujours lui qui craque le premier. Mon verre de coca fini, je m’assoupis bercée par les cliquetis que font les touches du clavier de sa vieille machine à écrire – que je lui ai offerte à Noël dernier et dont il ne s'est plus séparé depuis – dans la pièce d'à coté, les cigales mécaniques.
 

Au réveil de ma sieste, je décide de flâner dans le jardin voir si quelque chose vient à pousser. Sur une branche d'un pommier, je cueille un fruit, le premier depuis qu'on les a plantés. Je suis d'autant plus surprise de ma trouvaille que ce n'est pas la saison. En plein mois d'août, on n'est pas censé en trouver comme il n'est pas censé faire moins de 15 degrés à cette période de l'année. Le temps devient vraiment fou, les saisons se chamboulent. Sous le coup de l'excitation, je rentre annoncer la nouvelle à Quentin. En franchissant le seuil de porte du bureau je lui lance un « devine ce que j'ai trouvé ! » Il me regarde en silence, l'esprit absorbé par les mots qui s'inscrivent sur sa feuille de papier. Je quitte la pièce et c'est là qu'il reprend conscience et me demande de répéter ce que je viens de lui dire. « J'ai trouvé une pomme, tout à l'heure, c'est notre premier fruit ! Goûte-le ! » Il tend la main pour recevoir ce que je lui donne avant de lever les yeux et de me demander si je ne la veux pas. « Non merci, l'acidité me donne faim après, mais vas y, prends » lui fais-je en lui caressant les cheveux. En l'essuyant sur son t-shirt, il sourit puis me dit merci. Il croque dedans en retournant devant l'écran.

Le jour commence à tomber, de plus en plus tôt, et je me mets à cuisiner pour le dîner. J’appelle Quentin pour qu'il arrête d’écrire et lui demande de mettre la table comme le faisait sa mère avant moi. Nous nous asseyons l'un en face de l'autre sur la terrasse. C'est le moment de la journée que je préfère, nous sommes seuls, pas de questions sur son livre – c'est une règle que j'ai imposé –  ni de taches à faire, rien que notre discussion, le bonheur dans des mots échangés autour d'un bon repas. Ce soir je lui ai cuisiné des lasagnes – végétarienne bien sûr – son plat préféré. Le bonheur est de courte durée, troublé par les problèmes digestifs de Quentin. Il a enlevé subitement la fourchette de sa bouche, quitté la table en urgence pour les toilettes. 


Au bout d'un quart d'heure, après avoir débarrassé la table, je tape à la porte pour m'assurer qu'il n'ait besoin de rien : « Tout va bien chéri ? » Un instant passe sans qu'il me réponde où je l'entends serrer les dents et pousser, gémir silencieusement. « Oui merci, ça va aller » fait-il à travers la porte. Je sens qu'il ne veut pas m’inquiéter mais en agissant de la sorte c'est ce qu'il provoque. Depuis que je le connais, il a toujours eu des problèmes de diarrhée qu'il impute au stress ou à diverses raisons contextuelles sans ja- mais se décider à consulter un spécialiste. Il n'a pas confiance en la médecine moderne et en l'industrie pharmaceutique. Il est partisan de la phytothérapie, des soins prodigués à base de plantes médicinales. Mais je pense sincèrement qu'il a peur de ce qu'on pourrait lui découvrir.
C'est inscrit dans son ADN, son père avait frôlé la mort à cause de la maladie de Crohn quand il était adolescent. Bien que Quentin sache qu'elle n'est pas héréditaire, il a de fortes raisons de penser qu'il y a un terrain propice dans la famille. Son père ne m'en a jamais parlé, c'est un homme peu bavard contrairement à sa mère, naturellement, elle, m'a tout raconté. 


Il venait de fêter ses 17 ans quand la maladie lui a été diagnostiqué. Les adolescents sont généralement préoccupés par leurs amourettes et le stress du bac, pas par la peur de mourir. Souvent à cet âge, on attrape de l'acné, parfois de l’herpès au pire la mononucléose mais rarement la maladie de Crohn. Au début sa perte de poids était passée un peu inaperçue, c'était un garçon très grand, sa maigreur n'avait rien d'alarmant mais quand il a commencé à avoir des diarrhées sanguinolentes, l’inquiétude a pris le pas. Le docteur à l'époque lui avait pronostiqué pas plus d'un an à vivre. Il faut avoir à l'esprit que dans les années 80 cette maladie était réputée incurable, il n'existait pas de traitement efficace comme on en a actuellement. La seule façon de vaincre la maladie consistait en un régime à base de féculents, de steak et de chance/prières. Après des mois et des mois de combat contre la maladie, il a miraculeusement fini par guérir sans plus d’explications médicales. La maladie était partie comme elle était venue, sans prévenir.

Après une longue demi-heure la crise est enfin passée. En sortant des toilettes avec sa longue barbe et cette expression de douleur qui marque son visage je jurerais voir un otage libéré après des années de captivité. J'ai envie de lui faire la vanne mais je m’abstiens il semble encore souffrant, la main posée sur son ventre maltraité par les spasmes abdominaux. Je lui tend un verre rempli de soda et lui dis : « Le coca c'est bon pour les maux de ventre en particulier la diarrhée. » Il me répond d'un mouvement de tête et me chuchote qu'il préférerait une tisane avec des feuilles de verveine et des racines de gentiane. Il s'allonge sur le canapé, les mains croisées sur le ventre. Je lui apporte son infusion. « Je pense que j'ai du mal digérer quelque chose, peut-être que la pomme n'était pas assez mûre » me dit- il. Dans un haussement d'épaules accompagné d'une moue perplexe je confirme son idée par un :
« peut-être mon chéri. »

Ce matin il va beaucoup mieux, la crise semble finie en revanche c'est moi qui ai mal au ventre maintenant. Quentin ne manque pas cette occasion pour me rappeler que je bois trop de coca et me signale que ce ne doit pas être bon à prendre au petit déjeuner. Lui pense que c'est le gaz carbonique dans les sodas : « tu sais le gaz ajouté, c'est pas très naturel. » Et moi je lui répond que c'est seulement des règles douloureuses. Un peu agacée de bon matin par ses remarques, je conclus le débat par un rot. Hier soir semble déjà tellement loin pour lui, il en a même retrouvé son sens de l'humour. « Plus tu bois de coca, plus tu rotes, plus tu augmentes l'effet de serre et donc le réchauffement climatique ma chérie. » Je rigole de sa blague et je le regrette déjà, ça fait encore plus mal quand mes abdominaux se contractent. Pour faire passer la douleur qui tire sur mon ventre je m'allonge dans le lit avec une bouillotte posée dessus et me rendors. 


Quand je me réveille la cheminée a été allumée – il fait de plus en plus froid –  et la porte du bureau fermé, Quentin est en train d'écrire. Soudain la poignée s'affole, je le vois qui sort de là le visage crispé et le corps tordu par la douleur, c'est une nouvelle crise plus forte que la précédente si j'en crois le temps qu'il reste enfermé dans les toilettes. J’entends les légers gémissements qu'il fait alternativement en vomissant ou en déféquant.  La tête appuyée contre la porte, je demande « Encore une crise ? » Je lui pose la question bien que j'ai déjà une idée précise de la réponse, c'est plus ma façon de lui prouver mon inquiétude. Quelques minutes passent et il quitte les toilettes pour se laver les mains dans la salle de bain. « Je ne sais pas ce qui m'arrive, j'ai dû attraper froid, ou alors c'est les lasagnes, je n'ai rien mangé d'autre... sauf la pomme du jardin mais bon je ne pense pas que ce soit ça, non ? » me fait-il en me regardant dans le reflet du miroir au dessus du lavabo. « Oui... peut-être que la crème fraîche n'était plus bonne » je lui répond en caressant son dos. Il s'observe dans le miroir, ouvre la bouche puis soulève son t-shirt avant d'ajouter : « J'ai le ventre gonflé on dirait pas ? Je sens des frissons, et j'ai des sensations bizarres dans l'anus, comme quand j'avais des vers étant gosse. » – Dégueulasse. » Les mots sont sortis tout seuls de ma bouche. La porte du bureau se referme et la machine à écrire reprend son rythme de plus belle.

En ce moment, il travaille sur un roman qui parle de l'histoire d'une petite ville vieillissante au taux de chômage record qui voit une firme pétrochimique s'implanter dans la région et relancer l'écono- mie. Pour montrer ses bonnes intentions, l'entreprise bâtit un orphelinat. Or, dans cette petite ville il n'y a pas d'orphelins... Jusqu'au jour où les autorités sanitaires alertent les habitants que l'air aurait été empoisonné par des éco-terroristes. Petropharma qui se veut protecteur des habitants, la plupart étant ses ouvriers, fait une distribution massive de médicaments. Les quelques habitants qui refusent de se soumettre au traitement sont soudain jugés malades par les autorités et sont transportés sans qu'ils le de- mandent en soin intensif. Ceux qui ont pris les médicaments eux commencent à avoir des effets secondaires, les autorités leur assurant que ce n'est rien de grave. En réalité l'air n'était pas empoisonné, pas plus qu'il n'y avait de terroristes, c'est un lobby
pharmaceutique qui a orchestré cette mise en scène cataclysmique pour tester de nouveaux médicaments. Je n'ai encore rien lu que je suis déjà au courant de toute l'histoire. Quentin est un de ces écrivains qui ont besoin de partager, surtout ses questionnements pendant l'élaboration de ses récits. Quand on écrit il y a toujours une part d'autobiographie. On s'inspire toujours de choses que l'on connaît, de ce qui nous arrive, de tous ces détails qui font le réalisme. Son quotidien est son stimulant et ses problèmes digestifs semblent tomber à point nommé. Je me demande même si ce ne sont pas des douleurs psycho-somatiques. Dans son histoire les cobayes ont les mêmes symptômes que lui.
Lorsque que j'entre dans son bureau pour lui apporter une infusion, il est en train de faire son propre diagnostic en s'aidant d'internet. Avec le temps il est devenu presque aussi compétent qu'un médecin généraliste, du moins c'est ce qu'il croit en consultant ses sites médicaux. En m'entendant derrière lui, il se retourne sur son fauteuil et me tend mon ordinateur portable qu'il a fini d'utiliser. « Est-ce-que tu te rappelles si tu avais lavé la pomme que tu as cueilli dans le jardin ?
–  Je ne me rappelle pas... Pourquoi ?
–  Parce que je pense que j'ai une bactérie ou un ver... Peut-être même un ver solitaire!

 –  Qu'est-ce-qui te fait penser que c'est ça ?
–  Je ne sais pas, il faudrait que je vérifie dans mes selles, à la prochaine crise, voir si elles n'ont pas la présence d'anneaux. En même temps, ça me paraîtrait bizarre vu que je ne mange pas de viande, les deux espèces qui peuvent toucher l'homme sont uniquement présentes dans le bœuf et le porc. J'ai lu quelque part que parfois les larves du Ténia peuvent migrer vers les muscles, le cerveau ou les yeux.
–  T'es sérieux là ?!

 –  Et si c'était un parasite, il y en a plein dans l'eau, avec toutes ces hormones, tous ces antibiotiques...
– Quentin, ça c'est dans l'eau des villes, la notre provient d'un forage. Arrête de regarder ces conneries sur internet et va voir un médecin. Il n'y a que lui qui pourrait répondre à tes questions. » 

Sur ce, je sors de la pièce agacée et m'installe dans le salon avec mon ordinateur.
 

En plein milieu d'un film, mon ordinateur portable s’arrête, batterie vide. L'appareil marche à l'énergie solaire comme beaucoup de choses ici. Le ciel étant couvert depuis hier, ça devait bien finir par arriver. J'ai regardé le site de météo France tout à l'heure qui annonçait des chutes de neige ce soir. C'est vraiment n'importe quoi cet été ! Finalement je décide d'utiliser le câble de secours pour brancher au secteur bien que ce ne soit pas sa fonction première. Il est déjà tard, je propose à Quentin de manger mais celui ci demeure imperturbable quand il écrit jusqu’à lui couper toute faim. Les placards de la cuisine sont presque vides, il va falloir aller au
bourg bientôt pour acheter de la farine, du beurre, du lait et sûrement du papier à écrire. Les seules choses que nous ne pouvons pas fabriquer parce qu’on ne fait pas pousser de céréales et que nous n'avons pas encore de vaches. Pour le coca, pas d'inquiétude ma réserve est encore bien fournie, 3 packs de 6 bouteilles de 2 litres. Après avoir nourri Betsy notre chienne, je me fais chauffer un reste de soupe au potiron et m'installe avec elle sous une couverture devant la cheminée. La température a encore baissé, bonne nouvelle le vent semble s’être arrêté, espérons juste qu'il ne va pas neiger. Peu à peu, je m'endors sur mon bouquin bercée par le crépitement des bûches consumées par les flammes.
 

En panique, j'ouvre les yeux, affolée par le hurlement qui m'a sorti de mon sommeil. Je me précipite vers les toilettes, d’où filtre du bas de porte la seule lueur dans la maison, suivant la direction des cris. Dans mon mouvement, j'ai fait tomber Betsy qui s'est mise à aboyer en réponse au bruit. J’entends des objets tomber sur le sol, peut-être quelqu'un qui se débat ou cherche quelque chose.  J’appelle Quentin en essayant de pousser pour ouvrir la porte mais quelqu'un s'appuie contre elle, des gémissements et des bruits sourds résonnent comme si on tapait sur les murs. L'absence de réponse de sa part me fait présager le pire. Peut-être sommes nous victimes d'un cambriolage. La fenêtre claque en se fermant et je sens d'un seul coup qu'il n'y a plus rien qui obstrue l'ouverture de la porte. Elle s'ouvre enfin, la lumière m'aveugle un instant et je découvre Quentin, les yeux figés par la peur à l'autre bout de l'étroite pièce. « Que s'est il passé ? » fais-je essoufflée par l'effort. « Il y avait un cousin géant, monstrueux ! » balbutie-t-il en cherchant du regard si l'insecte à bien disparu.

Au matin, la lumière crue qui me parvient d'entre les volets m'indique qu'il fait soit plein soleil soit il y a de la neige partout, visiblement les deux réponses sont valables. Je me tourne vers le côté du lit qu'occupe généralement Quentin et m’aperçoit tristement qu'il est vide. A présent me revient un vague souvenir de lui quittant le lit dans la nuit pour calmer une de ses fréquentes crises de diarrhée et de vomi. Je me lève, je me sers un verre de coca, le premier de la journée et contemple par la fenêtre le chemin désormais impraticable en vélo, tout juste à pied s'il n'y a pas de verglas. La pente ferait une parfaite piste de luge, et je regrette de ne pas avoir salé les alentours la veille. Il y a des initiatives qui nous viennent toujours trop tard, et qui de ce fait deviennent des choses que l'on aurait dû faire. J’entends les cliquetis de la machine à écrire de Quentin, lui qui ne semble pas concerné par cette idée. Pendant que la mousse du coca redescend et que les glaçons rafraîchissent le liquide –  toujours avec glaçons jamais sans –  je vais à la salle de bain. Au passage, je découvre à demi-surprise qu'une fois de plus la porte du bureau est fermée. Notre cabane ainsi plongée sous la neige me renvoie aux ambiances des célèbres romans de Stephen King, ce climat d'horreur qui annonce la folie, qui s'installe peu à peu avec les premières neiges. En réfléchissant bien j'y trouve même des similitudes entre
Quentin et Jack Torrance le père dans le roman « Shining », ils sont tous deux écrivains en devenir et coincés sous la neige au milieu de nulle part, heureusement mon homme n'est pas alcoolique lui.
 

En sortant de la salle d'eau, je toque à sa porte, il m'interroge d'un oui réflexe, à moitié dans ses pensées. Je demande :  « Ça va mieux chéri ? » Après quelques secondes de silence il me répond distrait : « Oui ne t'inquiète pas. » C'est le genre de réponse qui en dépit de son intention première provoque systématiquement l'effet inverse. Ou alors je deviens paranoïaque à force de rester enfermée à cause du froid, peut-être que je devrais aussi y aller doucement sur le coca et les romans. Me connecter sur internet pour parler à d'autres personnes, sociabiliser pourrait me faire du bien. Je m'installe avec mon verre devant mon ordinateur portable, appuie sur le bouton de démarrage mais rien ne marche. Il ne s'est pas rechargé depuis hier soir. Pourtant le câble était bien branché, je ne comprends pas. Je branche et débranche successivement ce fichu câble mais aucun voyant ne s'allume. Ma première pensée va vers cette fois où mon ordinateur ne voulait plus démarrer à cause d'une carte mère grillée. Je réessayerai plus tard, j'ai compris le message il vaut mieux te recoucher ma grande. Il y a des jours comme ça. 

Je change de position dans mon lit, sur le dos, sur le ventre, sur le côté, je ne parviens pas à me reposer, j'ai trop dormi et je m’ennuie à en pleurer. Un jour sans internet et on se sent vite coupé du monde, bien que dans le cas présent ce soit un choix de notre part.
Me voilà revenue dans le salon, a essayé de démarrer mon ordinateur. Au bout de quelques minutes je renonce. Pas d'internet pour moi aujourd’hui. La journée commence bien, rien à faire d'autre que de regarder les flocons tomber. J'essaie de lire, mais je suis trop énervée pour ça. Je me lève du canapé pour vérifier si les interrupteurs marchent, et c'est alors que je comprend que nous n'avons plus de courant. Si je n'avais pas autant la flemme aujourd’hui, j'irais vérifier l'armoire électrique au sous-sol. Quentin sort à ce moment là de son antre, le visage blême et creusé. Je lui fais part de ma constatation alors qu'il fonce une fois de plus jusqu'aux toilettes, faisant claquer la porte derrière lui. Habituellement, il n'aurait pas hésité à monter sur le toit pour déblayer la neige des plaques photovoltaïques mais en voyant sa mine cadavérique à demi-éclairée dans l'obscurité je garde ma suggestion pour moi. La lumière des toilettes qui est restée éclairée toute la nuit a peut-être épuisé les réserves dans les batteries de l'accumulateur. 


Une demi-heure plus tard, Quentin finit enfin par sortir. Il n'est pas du genre à se plaindre de la douleur, il a déjà eu des calculs rénaux sans même broncher mais là je sens qu'il est au plus mal, il me semble même l'avoir entendu pleurer à travers la porte. Derrière lui, il a oublié d'éteindre la lumière dans la nuit, l'interrupteur est encore sur « on », épuisant nos derniers watts et je découvre qu'il a aussi oublié de rabattre le couvercle. Je m'approche de la cuvette des toilettes sèches et découvre à l'intérieur de celle-ci la présence de vers et de sang dans le compost, comme dans un cercueil. Horrifiée de ce que je viens de voir je recule et me saisis de la pellette en inox. J'ai rarement vu quelque chose d'aussi dégoûtant. Pourtant je pensais avoir tout vu en feuilletant les dictionnaires médicaux comme le ferait un enfant ne sachant pas lire qui se contente de regarder les images. Avec la pellette je recouvre l’immondice de suie et des flocons de sciure mais chaque fois que je le fais, ils s’imprègnent de sang. Si je pouvais tirer la chasse pour avoir la certitude que tout ça est loin de moi je le ferais sans hésiter. A deux doigts de vomir dans l'évier, je parviens à me retenir en ouvrant la fenêtre au dessus de celui- ci. 


Après quelques instants, le temps de reprendre mes esprits je rejoins Quentin dans son bureau, la porte ouverte. Il me fait dos, assis dans son siège en tenant son ventre dans sa robe de chambre. 
« Quentin tu es sûr que tout va bien ?
–  Mais oui je t'ai dit! C'est juste une gastro.. Alors arrête de me demander ça toutes les cinq minutes, tu m'agaces ! » me répond-il toujours devant sa machine à écrire. « C'est que je m’inquiète... J'ai vu dans le trou des...
–  Oui je sais on dirait une putain de soupe de tomates et vermicelles.
–  Je pense que tu devrais vraiment aller voir le médecin. » C'est là qu'il se tourne face à moi. « Il faudrait peut-être que t'ais le permis de conduire pour cela ! » me crache-t-il au visage avec une haleine fétide, en partie due aux vomissements et au manque de sommeil.
« Je ne vois pas ce que ça changerait, on n'a plus de voiture je te le rappelle et les routes ne sont pas dégagées dans le coin ! » 

Excédée je claque la porte avant même qu'il n'ait pu répondre. Prise de remords comme à chaque fois qu'une dispute éclate entre nous, je n'aime pas cette situation c'est pour cela que je reviens pour m'excuser. Mettre son orgueil de côté dans un couple est primordial pour moi, je sais que cela peut passer pour une faiblesse mais je sais aussi qu'il n'est pas dans son état normal, que sa colère est mal dirigée, c'est la douleur qui transforme ses mots.
Je  frappe à la porte en l'appelant d'une voix hésitante d'abord puis voyant qu'il ne répond pas j'insiste, ça lui arrive parfois d’être tellement absorbé par son roman qu'il n'entend rien autour de lui. Finalement j'ouvre la porte, et je le trouve étendu sur le sol, face contre terre dans une marre de vomi ensanglanté, inconscient. Paniquée, j'essaie de le redresser tant bien que mal –  il fait presque deux fois mon poids –  pour le mettre sur le côté. Je n'aurais jamais un jour pensé que mes notions de secourisme me servirait surtout quand on sait qu'elles me viennent des séries hospitalière comme Grey's Anatomy et Urgences. Dans la précipitation, j’enlève sa chemise arrachant quelques boutons dans le mouvement. Son torse est couvert de pustules, d'éruptions cutanées purulentes. Je lui parle pour le rassurer, le garder conscient mais je ne suis pas sûre qu'il m'entende. J'essaie de lui faire ouvrir les yeux partiellement mais cela les fait rouler dans tous les sens. Ils sont injectés de sang. Comme un épileptique, ses muscles sont contractés, ses veines protubérantes, son corps secoué par des spasmes. Soudain je sens qu'il reprend une bribe de conscience, mais ne comprend pas ce qu'il me dit, articulant dans sa bave.


Pas de téléphone, pas d'internet, pas de voiture, seulement deux pauvres vélos, pas de voisins à moins de 5 kilomètres à la ronde, je dois le secourir. Sa vie en dépend. Je n'ai pas le choix, ni le temps de penser à ce que je fais, c'est l'instinct de survie, je l'enveloppe avec deux énormes couvertures de laine et le traîne jusque dehors laissant derrière notre passage des coulures de sang.  Je le recouvre d'une bâche sur laquelle j'envoie deux grosses pelletées de neige pour le recouvrir et cours à l'intérieur. Je rassemble rapidement quelques affaires, enfile un manteau et le maximum de vêtements, je mets les albums photos et son manuscrit dans un sac à dos. Je prend l'allume feu que j'asperge un peu partout dans le salon. C'est le choix le plus rapide et le plus difficile que je n'ai jamais eu à faire de toute ma vie, je le sais. En craquant l'allumette je renonce à notre rêve, il ne vaut pas la peine d’être vécu sans Quentin.
 

Les pompiers alertés par un automobiliste qui passait non loin de notre maison en flammes sont intervenus une demi-heure après. Rien n'a pu être sauvé, il ne reste que les murs porteurs et des cendres.  Quentin a été transporté à l’hôpital en urgence. Arrivé sur place, il avait perdu tellement de sang qu'ils ont dû le plonger dans un coma artificiel. Le médecin émet une grande réserve quant à ses chances de rémission en raison du choc septique qu'il a subi malgré les transfusions. Il m'informe qu'ils vont devoir prendre des mesures de sécurité sanitaires pour être sûr que je ne sois pas contaminée. Apparemment ils craignent que Quentin ait contracté une souche commune du virus de l'Ébola, c'est pour cela qu'ils ont décidé de faire chuter sa température, le virus provenant des pays centrafricains. Apeurée, je suis conduite dans la zone de quarantaine. Là, du personnel médical en combinaison me fait passer des tests sanguins.

Au bout de 8 heures d'attente insoutenables, le médecin en chef vient m'annoncer que mon mari est décédé suite à une hémorragie interne et externe probablement due à la qualité de l'eau du forage. Apparemment des cas similaires ont été recensés ces derniers jours dans la région. Les nappes phréatiques seraient contaminées par diverses industries et d'autant plus depuis l'autorisation d'extraire le gaz de schiste. Il ajoute qu'il n'aurait jamais cru dire cela un jour à un patient mais que le Coca m'a sûrement sauver la vie. En voyage, pour éviter d'attraper la tourista il est souvent conseillé de ne pas boire l'eau et de consommer du soda à la place comme je l'ai fait.