samedi 1 novembre 2014

 

 Ce rêve bleu



Être une princesse de nos jours n'a rien d'un conte de fée, ayez foi en ces mots.
Loin de moi l'idée de me plaindre de ma situation, certains d'entre vous trouveraient cela honteux et penseraient que je ne suis qu'une capricieuse demoiselle.
Avec toutes ces petite filles qui rêvent de devenir princesse me diriez vous... Jamais je n'aurais cru un jour que ce rêve bleu deviendrait réalité, et bien moins
encore que revêtir ma panoplie serait comme enfiler un bleu de travail.
Tôt le matin commence ma routine royale, où je me fais maquiller, coiffer d'une perruque - bien que ma chevelure soit majestueuse, le résultat ne sera jamais aussi parfait - on m'aide à ajuster une gaine en dessous de mon corset et de ma robe à froufrou. On me fera des retouches plus d'une dizaine de fois dans la journée, après les repas, si je bois de l'eau, s'il fait chaud... Environ toutes les deux heures. Je suis une statue de cire vivante.
Princesse est un métier à plein temps, quand on l'est c'est tous les jours. Vous devenez une attraction touristique à vous seule, la vedette d'un freak show moderne.
Un sourire éclatant doit s'afficher sur vos lèvres en toutes circonstances. En tant qu’ambassadrice de beauté, vous vous devez d'être l'incarnation de la perfection et on vous scrutera en détails car tout se voit : acné, poil, cerne...
Vous ne pouvez pas respirer sans que quelqu'un ne le voit, alors imaginez si vous êtes pris de flatulence, vous avez intérêt qu'il en sorte une effluve de parfum dans un nuage de paillettes.

Au temps jadis, les princesses passaient leurs temps à déguster des petits gâteaux en buvant du thé dans un service en porcelaine au sommet de leur tour d'ivoire.
Il leur arrivait rarement de sortir de l'enceinte du château, d’être en contact avec la populace.
Parfois leur était il accordé de longues ballades à cheval, sous escorte, le long d'immense propriétés. C'est alors qu'elles pouvaient cueillir des fleurs avec lesquelles elles se confectionnaient des couronnes.
De nos jours, il n'en est plus ainsi. A part bien sûr qu'il nous est défendu d'utiliser les réseaux sociaux, nous sommes encouragées à aller à la rencontre de la foule. Tout a changé et le rapport à la royauté n'a pu y échapper, le pouvoir et l'influence se sont considérablement réduits mais nous continuons de faire rêver.

Alors que je traverse la cour, je peux entendre les visiteurs qui m'acclament derrière les grilles, avant que celles-ci ne s'ouvrent. Je passe sous le regard méprisant de mes rivales regroupées ici et là, à discuter entre elles, occupées à se moquer de moi. C'est ainsi et d'autant plus quand vous êtes une princesse.
Même les personnes supposées vous adorer vous jalousent. Une mère et sa petite fille avec qui je pose pour une photo, en passant sa main derrière mon dos l'adulte tire un fil de ma robe quant à l'enfant elle me colle ses crottes de nez dans les cheveux de ma perruque.
Chaque jour où vous portez ce diadème, vous portez aussi le fardeau de haine et d'envie d’autrui. La mort de Lady Diana n'était pas un accident mais c'était la meilleure chose qui puisse lui arriver, elle, la roturière.
Ne voyez pas ça comme une expression péjorative dans ma bouche, j'en suis moi même une.
Une jeune demoiselle de province, qui à l'aube de ses 18 printemps est partie pour la capitale à la poursuite de sa destinée.
Ce rêve innocent, devenir mannequin puis actrice et trouver le prince charmant comme Grace Kelly.

Le temps est venu pour moi de prendre place dans un char, escortée par mon service de sécurité.
Du coin de l’œil j'aperçois le Prince qui monte à bord et lui jette un regard froid.
Le cortège de la parade démarre, du haut de ma plateforme je salue la foule de la main tout en l'interrogeant avec dédain
"Tu es en retard! Où étais-tu encore ?".
Il ne me répond même pas affichant un air blasé comme Charles retrouvant Diana pour ses obligations "officielles" après une nuit avec Camilla.
Sans arrêter de sourire, je pose devant les flashs des appareils photo qui scintillent comme une pluie d'étoiles sous le château.
A bientôt 27 ans, je sais que je ne pourrai plus faire ça très longtemps, c'est la limite de mon contrat. La magie n’opère plus, trop vieille pour faire rêver.
Je ne suis pas une princesse, seulement une actrice désenchantée, une employée déguisée pour un parc Disney.