mardi 27 octobre 2015

 Des Voraces


Année 2200, la terre, seule planète habitable par l'homme, est désertée de toute végétation et de tout animal à cause des aberrations climatiques.
L’atmosphère terrestre recouverte de nuages toxiques était irrespirable jusqu'à ce que soient construites les forêts synthétiques.
Dérivées de l'agriculture transgénique, les feuilles des arbres étaient nano-alvéolées agissant ainsi comme de éoliennes et des filtres anti-pollution.
Comme toujours, l'homme s'adapta à ces conditions et fît construire des milliers de ces forêts autour des villes.
Mais c'était sans compter sur une autre problématique d'ordre écologique à laquelle les différents gouvernements devaient faire face : la crise agroalimentaire de 2148.
La population mondiale approchant des 12 milliards il fallait trouver une solution adaptée. C'est alors que la communauté scientifique fût requise pour la trouver.
Bien que les expérimentations génétiques, comme le clonage, n'avaient jamais été suffisamment concluantes pour être pratiquées à grande échelle (précisons qu'elles étaient également entravées par une question morale), les résultats concernant les organes seuls (isolés) étaient quant à eux très satisfaisants.
Ainsi les laboratoires utilisèrent les espèces animales en voie de disparition qui avaient été cryogénisées et conservées dans les musées pour élaborer une viande synthétique exploitable industriellement qu'ils designèrent selon le terme "Viande Noire".
Les premiers temps le prix de vente était excessivement cher, comme tout nouveau produit en forte demande. 
Seuls les riches pouvaient se permettre d'en acheter et ces derniers se rendirent rapidement compte que les vertus gustatives de ce nouveau met ne tenaient pas leurs promesses.
On disait qu'elles équivalaient celles d'une crème glacée, arôme viande, qui comme un sorbet, était constitué à 50% d'air, le reste étant majoritairement composé d'eau.
De plus, la consistance de cette viande ne rappelait pas vraiment celle de la chair, de la viande elle n'en avait que l'appellation.
Après quelques années, les chaînes de production purent suivre une cadence permettant à la classe populaire de s'en procurer à un prix décent.
Durant cette période ils se disaient que le gouvernement y injectait des drogues médicamenteuses pour asservir les consommateurs, afin que la population soit docile.
Cependant la lutte des classes perdurait, la société était scindée.
D'un côté la classe moyenne, prolétaire, pauvre réduite à vivre dans les bas fonds de la ville et de l'autre l'aristocratie, sempiternelle héritière de la monarchie vivant dans les résidences fermées aux hauts immeubles d'architecture haussmannienne.
A la périphérie de la ville s'étendaient les immenses forêts synthétiques, parsemées de décharges sauvages dans lesquelles s'étaient reclus quelques marginaux et rebuts de la société.



Junior était l'un d'eux, dernier membre vivant d'une famille de chasseurs et trappeurs qui avait au fil des générations sombrée dans la dégénérescence absolue.
Le gibier s'amenuisant d'année en année, sa famille n'avait eu d'autres choix que d'adapter son régime alimentaire.
Celui-ci ne pouvait pas être à base de plantes synthétiques, plus rien ne poussait depuis ce grand aménagement écologique, ni même avant cela, ce qui avait accéléré considérablement l'extinction de toute espèce animale et avait poussé les omnivores à devenir cannibales.


Ces derniers jours, l'ermite sanguinaire avait pris toutes ses précautions.
Déguisé toute une journée en mascotte à la sortie d'un célèbre parc à thème pour enfants, il avait attendu patiemment que l'opportunité se présente.
Il avait un goût particulier pour les jeunes garçons, attention ce n'était pas là une attirance sexuelle, c'était purement une préférence culinaire.
Une chair laiteuse, plus tendre et délicate, moins forte en bouche comme pouvait l'être l'agneau avant que l’espèce ne s'éteigne.
C'est au moment où il y avait la plus forte affluence qu'il passa à l'acte, profitant de l'égarement momentané de Robin, un petit garçon de 7 ans. (Vous aurez tous les détails avec sa photo sur les bouteilles de lait). Il fit semblant de l'aider à retrouver ses parents.
Une fois à l'écart de la foule, il posa sa main sur sa tête et lui disloqua la nuque d'un mouvement puis balança le corps par la porte latérale de sa camionnette.
A l'intérieur de son atelier, Junior sifflotait joyeusement en découpant la chair du garçonnet sur son établi, pendant que mijotait dans une casserole les plus grosses pièces.
Cuisiner était pour lui un moment de relaxation, cela lui permettait d'oublier l'espace d'un instant toutes ses idées noires et Ô combien sa solitude lui pesait.
Le souvenir des bons petits plats de sa mère hantait la pièce, il pouvait presque en sentir l'odeur.
Une vague sentimentale de nostalgie le parcourut.
Distrait, il n'entendit pas les véhicules s'arrêter tout près de sa maison.
Pourtant les passages étaient rares dans ces alentours boisés et déserts sur des kilomètres à la ronde.
Dans son enthousiasme, il se surprit à réciter les célèbres répliques de "Macbeth" - c'était un homme très cultivé en dépit de son physique un peu bourru - en tenant le crâne encore sanglant et décharné du garçon dans sa main.
Un projecteur vint l'éclairer tel une mise en scène théâtrale soignée, lorsqu'un acteur se lance dans un aparté.
Celui-ci appartenait à un commando cagoulé, toutes armes braquées sur lui, l'observant tapis dans l'obscurité, prêt à tirer.
Il le savait, il s'y attendait, à ce qu'un jour la Police vienne l'arrêter, son père ne l'avait que trop souvent mis en garde.
Tous ses conseils lui revenaient à présent en mémoire.
Un long silence demeura, que même le vent au dehors semblait respecter.
Junior essaya de ne pas le troubler, retint sa respiration en se saisissant de son hachoir bien qu'il se savait repéré.
Les fantômes de la justice progressaient comme des ombres dans les ténèbres, une latte de parquet grinça à l’étage, ou était-ce un volet, nul ne le sait.
Et d'un seul coup, ils menèrent l'assaut comme un seul homme. La porte sortit de ses gonds, les vitres éclatèrent. Pris de court, Junior se débattit dans le vide, ses mouvements fendirent l'air avant qu'il ne s'écroule au sol.
Un picotement dans la nuque et il perdit connaissance comme un tombé de rideau à la fin d'un acte. Le groupe d'intervention, tout vêtu de noir lui passèrent les menottes et un sac sur la tête avant de le traîner hors de la bâtisse.




Loin de là, quelque part dans les ruelles sombres et malfamées de Paris, une jeune femme apprêtée marchait toute seule.
D'un pas léger et régulier, le bruit de ses talons hauts qu'elle faisait résonner sur les façades haussmanniennes nouvelles, sans peur de s'attirer une mauvaise rencontre au détour d'une allée.
Pour tout vous dire, elle avait rendez-vous ce soir avec un illustre inconnu, rencontré la veille sur internet.
La seule chose qui l'inquiétait à ce moment-là c'était de savoir si son rencart serait identique aux photos et s'il ne lui poserait pas un lapin.
Presque l'heure du rendez-vous passé et personne à l'horizon, du moins personne correspondant à sa description.
Elle commença à désespérer quand un homme fit son apparition au coin de la rue.
C'était une femme qui marchait à l'instinct et juste en appréciant la démarche assuré de la silhouette qui se rapprochait, elle savait que ce ne pouvait être que lui.
Son regard pétillant et son sourire charmeur vint confirmer son sentiment quand il se présenta d'un geste ouvert de la main: "Je suis James".
Elle ne put réprimer un petit rire timide puis s'éclaircit la voix pour répondre : "Moi c'est Annie".
Rien qu'au premier contact, le jeune homme en eut l'intime conviction... "C'est elle".
Il passa devant elle pour lui ouvrir la porte du restaurant, fit signe au serveur pour le nombre de couverts qui les conduisit à une table tranquille au fond de la pièce.
Pour elle, James était un filet mignon, avec ses fesses bien musclées, ce qu'elle préférait chez un homme, son morceau préféré.
Vous l'aurez compris, Annie était une mangeuse d'hommes.
En véritable gentleman, il tira la chaise de la demoiselle pour qu'elle puisse s'y asseoir, bien sûr elle ne bouda pas son plaisir.
Le repas se déroula bien, il avait de la discussion. Art, politique, travail... Étrangement il lui donnait l'impression de la connaitre depuis longtemps.
Elle le sentait, elle était tombée sur un homme qui s'intéressait vraiment à elle en tant que personne et non comme un objet sexuel.
La soirée arrivait à son terme. Le restaurant allait fermer. Les employés rangeaient les tables. Ils installaient les couverts sur les nappes blanches pour le service du lendemain.
Jusqu'au bout, il fit preuve de manières impeccables, récupéra son manteau et l'aida à l'enfiler une manche après l'autre.
Alors qu'ils se dirigeaient vers la sortie, elle s’arrêta au bar et demanda l'addition mais ce dernier l'avait déjà payée.
James lui confia qu'il avait réglé la note quand elle s'était absentée pour aller aux toilettes.
Il sourit. Elle rougit et promit que la prochaine fois ce serait elle qui cuisinerait.
Dehors en sortant, éclairé par les réverbères parisiens, il lui proposa de prendre un dernier verre chez lui.
Annie savait que ce n'était pas dans ses habitudes mais cette fois-ci elle allait faire une exception.
Comment pouvait-elle refuser ? Il était à croquer et elle avait envie d'y goûter...
Tout ce qu'elle risquait c'était de tomber amoureuse, cette idée finit de la convaincre.
Bras dessus, bras dessous, ils roucoulèrent jusqu’à l'appartement du jeune homme.
Il habitait dans un des quartiers déserté de la ville, elle connaissait bien les lieux.
C'est ici qu'autrefois elle emmenait ses proies avant de les tuer... mais pas ce soir, avec lui elle voulait prolonger les choses, apprécier le moment.
L'espace d'un instant la pensée qu'il puisse être comme elle, un tueur en série cannibale, lui traversa l'esprit avant de disparaître dans un haussement de sourcil en rentrant chez lui.
Pas de bâches, ni de bocaux contenant des organes humains putréfiés, bien au contraire c'était une garçonnière à la décoration pleine de bon goût, elle pouvait même y percevoir une touche de féminité.
En allant à la cuisine il lui dit de se mettre à l'aise, et revint deux verres à la main, lui demandant de trinquer à leur rencontre.
"Ce garçon est en train de me faire tourner la tête" pensa-t-elle avant de perdre connaissance sur son canapé.




Clopin, clopant, le dos voûté, il avançait difficilement entre les étalages du grand marché.
Il vous regardait du fond de ses orbites vides en contre plongée, avec ce sourire dégoûté qu'il affichait en reniflant l'air humide et pollué, c'était pour tout cela que ses maîtres le surnommaient "Rat".
Enfin, aussi et surtout parce qu'il avait des excroissances humaines qui lui poussaient sur le dos, bien souvent il s'agissait d'oreilles.
Le domestique remplissait son panier précieusement en s’arrêtant régulièrement la main sur le front et les yeux plissés pour énumérer mentalement sa liste de courses.
Il devenait fou, entendait des voix résonner en permanence dans sa tête... Celles de ses maîtres, en particulier depuis qu'ils lui avaient fait implanter une nano puce dans le cerveau.
Rendu craintif, il se sentait observé à cause des remarques répétées continuellement, programmées à cet effet à chaque fois qu'il avait oublié quelque chose.
Certaines phrases avaient même engendré chez lui des réflexes conditionnés, son libre arbitre partiellement annihilé.
Il arrivait bientôt au dernier stand et sa liste n'était toujours pas terminée, il lui restait à prendre : la viande.
La vieille dame derrière son étalage, visage sillonné par des rides d'expression à longueur de sourires commerciaux changea subitement de physionomie.
Elle jeta un regard suspicieux autour d'elle puis dégagea une trappe mécanique qui se referma immédiatement après lui par un ingénieux système magnétique.
Le domestique descendit un escalier en colimaçon donnant sur une galerie de roches brunes éclairées à la lueur des torches accrochées aux murs.
Cela devait être vraisemblablement un ancien passage secret souterrain autrefois utilisé pour accéder aux catacombes.
Au bout du corridor, l'obscurité était totale, il avança à tatons jusqu’à disparaître sous un rideau.
De l'autre côté se trouvait un lieu comme il n'y en avait nul autre ailleurs.
Une crypte remplie de conteneurs déchargés et acheminés du fond depuis un petit embarcadère.
Dans cet endroit, sorte de marché noir, vous pouviez trouver tout type d'armes accrochées aux murs, différentes drogues, prostituées et esclaves en tout genre enfermés dans des cages suspendus au plafond.
Et c'est précisément dans cette partie que le domestique devait se rendre aujourd'hui.
Sur son passage il fut même surpris de découvrir la présence d'animaux.
Ceux-ci étaient bien vivants contrairement à la plupart de ceux qu'il avait vu jusqu'alors qui eux étaient empaillés.
Au fur et à mesure que les diverses espèces animales avaient disparu de leur habitat naturel, elles s'étaient retrouvées vendues au plus offrant sur le marché noir.
Le domestique se rapprocha de l'énorme bonhomme en pleine négociation avec un groupe de mercenaires.
A l'écart, un jeune homme trop élégamment vêtu pour passer inaperçu dans ce décor poisseux était en train de compter des billets dans une enveloppe.
Quand il eut fini sa transaction avec le groupe de soldats, l'homme ventru se retourna avec un sourire dégoûté en voyant ce client à l'aspect physique si repoussant.
Le Rat se vit proposer un choix assez important de spécimens, pour la plupart des étrangers en situation irrégulière, clochards et handicapés.
Cependant sa curiosité se porta sur les deux nouveaux arrivants, allongés à l'écart comme si l'on avait voulu les dissimuler à la vue de la clientèle, les réserver pour un autre usage.
Il les désigna du doigt, sous le regard désapprobateur de l'individu bedonnant.
- "C'est quoi ces deux là-bas ?"
- "Eux ? Une commande spéciale... Vous ne pouvez pas imaginer combien de personnes les recherchent"
Le Rat enfouit alors sa main dans une petite bourse en tissu sombre et en sortit une poignée de pierres précieuses.
- "Nous allions... allions les vendre aux enchères demain aux familles de leurs victimes..."
Son interlocuteur, changea immédiatement de regard, littéralement captivé par les joyaux, lui qui pensait que leur existence n'était qu'une légende.
- "...mais maintenant ils sont à vous. C'est pour offrir? Je vous mets des nœuds papillon avec ?"




Le réveil de Junior fut moins brutal que ce à quoi il s'attendait. Visage à terre sur le sol froid d'une cellule qui sentait les déjections d'excréments en ses quatre angles.
Mais là, rien de tout ça, confortablement installé sur un Kliné (pour les amateurs d'art et de mobilier un divan antique fabriqué en bois souvent accompagné de marqueterie), il pouvait sentir la chaleur et le réconfort d'un feu de cheminée crépitant dans la pièce depuis un écran.
Hormis ces menottes attachées à ses poignets et le sac en tissu qui recouvrait sa tête, rien ne laissait supposer qu'il était en captivité.
Une main finit par le lui enlever, en tirant dessus d'un coup sec.
Aveuglé par le changement de luminosité soudain, il mit un temps avant de s'y habituer.
"Messieurs, vous pouvez disposer" dit sèchement une voix à quelques mètres devant lui.
Junior avait du mal à discerner les silhouettes floues qui se tenaient face à lui.
"Je suis en garde à vue ? J'ai droit à un avocat!" s’écria-t-il en se redressant sur son siège. Les ombres indistinctes qui l'entouraient se mirent à rire. L'une d'elle s'approcha derrière lui en boitant et il sentit soudain une effluve de parfum féminin.
"Monsieur Coggins, calmez-vous. Nous ne sommes pas dans un commissariat de Police."
En se débattant avec ses chaînes Junior cria : "Alors qu'est-ce-que je fais ici ?"
"Ne vous inquiétez pas, vous allez bientôt comprendre pourquoi" répondit une autre voix tapie dans l'ombre, cette fois sereine et grave comme celle d'un homme dans la force de l'âge.
L'inconnu s'avança dans la lumière, et Junior dont la vue s'était maintenant rétablie, découvrit le visage de son interlocuteur.
Ce dernier portait un costume à l'énorme cravate bouffante qui pendait dans le vide de son gros ventre et touchait presque le sol puisqu'il était petit.
Il avait les traits graves et une grande cicatrice autour de l’œil gauche qui délimitait par une partie de peau plus claire et plus fine son œil électronique.
De sa pupille au réticule rouge qui s'ajustait continuellement pour faire la mise au point, il dévisagea son prisonnier avec un sourire carnassier. Ce visage n'était pas inconnu à Junior, il lui était même étrangement familier.
"Je vous connais vous" lança le captif en tentant de se rappeler où il avait bien pu le rencontrer.
Si ce n'est pas la Police, alors c'est forcément un parent d'une de mes victimes désireux de se venger réfléchit-il.
Les suppositions continuaient de se bousculer dans l'esprit du prisonnier quand il se souvint brusquement qui était le petit homme en costume qui se tenait face à lui :"...Vous...Vous êtes le maire".
"Bien, maintenant que les présentations sont faites, allons directement à la raison de votre présence.
Cher ami, si nous vous avons invité ici aujourd'hui, c'est pour que vous nous prodiguiez vos précieux conseils culinaires et pourquoi pas faire de vous notre nouveau chef cuisinier."
"Hors de question! Ce sont des recettes familiales, des secrets que l'on se transmet de génération en génération. Plutôt mourir que de trahir mon héritage, mes ancêtres."
Le maire se racla la gorge, son expression devint plus sévère, moins encline à la négociation, son réticule plus rouge que jamais.
"Vous êtes bien sûr de ça?" demanda-t-il sèchement.
"Oui! Ils sont là-dedans et y resteront" cracha Junior en désignant son cerveau du doigt.
"C'est ce que nous verrons" répondit une voix inconnue derrière lui.
Dans la pénombre il entendit rouler vers lui un chariot métallique, celui qui le poussait était un vieil homme grand et droit vêtu d'une blouse blanche.
Le nouvel arrivant enfila une paire de gants en plastique, même sur sa main bionique, tout en observant derrière ses petites lunettes à monture ronde notre tueur.
Il remonta un masque chirurgical sur le menton allongé de son visage émacié et tria ses ustensiles de torture sur le plateau du chariot métallique en attente d'une nouvelle directive.
"Dans ce cas, je vais vous laisser en compagnie de ce cher docteur" conclut le petit homme à la cravate avant de quitter la pièce.




A l'autre bout de la demeure, dans un dédale de couloirs, le rat, dos rond et regard bas, conduisait ses maîtres furieux à une autre chambre.
Bien qu'auparavant, celui-ci exultait autour du couple à la jambe et l’œil en moins comme un chien réclamant un morceau de sucre, il avait été surpris par la tournure des évènements. Il soumit l'idée que si les prisonniers ne révélaient pas leur savoir, la confrérie pourrait toujours les manger.
La duchesse au pas traînant, lui tira sur une des oreilles qui poussait anormalement sur son dos pour lui rappeler la somme qu'il avait dépensé en leur nom.
Tous trois arrivèrent devant la double porte massive où se trouvait enfermée Annie, gardée par les mercenaires attendant la totalité de leur dû pour la livraison.
Le membre le plus imposant du commando se fit remettre une enveloppe par la maîtresse de maison.
"Voilà pour la livraison, ainsi qu'un petit supplément pour m'assurer de votre discrétion."
Un air satisfait se dessina sur la cagoule du soldat à travers de laquelle il répondit : "J'apprécie le geste".
Il jeta un oeil au contenu de l'enveloppe, compta rapidement les billets avant d'ajouter : "Cette tarée à tout de même failli m’amputer un bras!".
"Comme ça vous auriez pu faire partie du club" lui répondit-elle, un sourire charmeur aux lèvres en ajustant sa prothèse sous sa robe à froufrous comme s'il s’agissait d'une jarretière.
Esquissant un sourire mi-amusé mi-horrifié, le soldat s'éloigna en faisant signe à ses hommes de le suivre.
La duchesse se tourna vers son mari, lui demanda de bien vouloir la laisser faire jusqu'au bout cette fois et entra dans la chambre sans un bruit.
Annie, toujours inconsciente était allongée sur un lit à baldaquin, elle remua doucement dans son sommeil, ses songes menacés par l’atmosphère pesante qui régnait dans ces lieux.
La jeune femme finit par ouvrir les yeux, réveillée par les caresses qui parcourait sa longue chevelure ondulée.
Une voix féminine haut perchée, aux intonations aristocratiques, accompagnée d'un léger accent russe chantonna une comptine au dessus d'elle.
"Où... où suis-je?" balbutia Annie dans un semi-sommeil.
"Et qui êtes vous?" poursuivit-elle en reprenant peu à peu ses esprits, se redressant contre la tête de lit.
"Vous êtes mon invité, très chère, avez vous bien dormi ?" dit la duchesse en passant la main sur les draps.
"Heu..oui...mais je...n'arrive pas à me souvenir comment...je suis arrivée ici." fit-elle en portant sa main sur son visage.
"Nous vous avons recueilli alors que de dangereux militaires allaient vous..."
"Oui cela me revient à présent! Et qu'est devenu le jeune homme qui m’accompagnait ?"
"Je ne sais pas ma très chère." répondit la duchesse dans un haussement d'épaules.
"Merci infiniment... Je vous en suis redevable." dit-elle en cherchant ses vêtements.
Elle parcourut du regard la chambre avec attention et fut très sensible à la décoration de celle-ci. Meubles anciens d'époque en bois véritable et tableaux de maîtres.
Quand la jeune femme mit finalement la main sur ses affaires, pliées avec soin sur un repose pied, elle fouilla dans ses poches à la recherche d'argent sans toutefois parvenir à en trouver.
"Je suis confuse... Je n'ai pas d'argent. Comment pourrais-je vous remercier?" demanda Annie.
"Ne vous inquiétez pas, comme vous pouvez le voir nous n'en manquons pas. Cependant vous pourriez nous être d'une grande utilité si vous nous révéliez vos petits secrets gastronomiques." dit la duchesse, une lueur avide dans les yeux.
L'espace d'un instant Annie resta fascinée par les attitudes de cette dame à la beauté aussi distinguée que dérangeante puis elle reprit le fil de la discussion.
"Comment savez-vous tout ça? Ce sont des recettes de famille" rétorqua-t-elle en reculant cherchant une issue à tâtons avec ses mains.
"Annie... Vous permettez que je vous appelle ainsi ?...Nous ne sommes pas si différents, vous et... nous."
A ces mots, des hommes et des femmes sortirent des ténèbres sans un bruit, à la manière de fantômes.
"Laissez-nous devenir votre famille d'accueil." dit l'un d'eux.
"Il est certain que vous ne voyez pas ce que nous avons en commun." reprit la duchesse en posant sa main sur l'épaule de la jeune femme.
"Et je vous l'accorde, ça ne saute pas aux yeux" dit-elle en pouffant de rire et en se retournant vers son mari, le maire borgne.
Tous s'esclaffèrent d'un rire frénétique, étrange d'intensité et de longueur car disproportionné par rapport à la situation.
"Mais qui êtes-vous à la fin ?!" lâcha la jeune femme.
"Nous sommes une confrérie..." commença la duchesse avant de se faire couper par son mari "...Une confrérie un peu spéciale.
Tout d'abord sachez que pour adhérer à notre "club" une contribution un peu particulière est demandée à chacun des membres. Attention, il n'est pas ici question d'une épreuve d'entrée ou d'un quelconque bizutage. Non, il s'agit d'une réelle preuve d'implication, où chacun donne de sa personne.
Certains d'entre nous ont fait don d'un organe ou d'un morceau de chair.
Toutefois, vous concernant, en tant que membre "d'honneur" et non donneur, ça ne sera pas votre cas, nous attendons plutôt que vous partagiez vos compétences et votre appétence."
Le petit homme borgne secoua une clochette et le domestique difforme fit son apparition, un plateau en main.
Arrivé à hauteur d'Annie il ouvrit une cloche en argent.
"Veuillez prendre ce petit amuse-bouche en guise de cadeau de bienvenue." annonça fièrement le maire.
Le Rat présenta le plat à l'invité, s’éclaircit la gorge en avalant sa salive et commenta : "émincé de pomme d'Adam et son tartare de cervelet sur une fine tranche d'oreille."
A voir les quelques protubérances pousser sur ses avant-bras et les traces de lésions et de sutures récentes sur les joues du domestique, Annie comprit d'où ce qui faisait office de toast provenait.
Toutefois elle ne remarqua aucune entaille, ni cicatrice de toute nature sur le crâne dégarni du rat et constata que celui arborait une pomme d'Adam bien développée.
Ce dernier attendait patiemment que la jeune femme se serve, le plateau toujours tendu dans sa direction.
Elle prit un toast, ce qui sembla être interprété comme un geste de communion pour les membres de la confrérie et le porta à sa bouche quand un géant déboula au beau milieu de la pièce manquant de dégonder la double porte, chevauché sur son dos par deux enfants turbulents qui criaient.
Il était vêtu d'un costume grotesque de nourrice, avec un tablier blanc et une coiffe en dentelle qui cachait une plaie fraîchement suturée sur son front.
De plus et Annie y prêta attention, il avait une vilaine balafre sur la gorge, à l'endroit où devait se trouver sa pomme d'Adam par le passé.
Vraisemblablement, le géant avait lui aussi dû être mutilé.
Cette impression glaça le sang de la jeune femme et la poussa à sortir de sa réserve.
"Messieurs, Dames, je consens à vous préparer cette réception mais il faudra convenir à chacune de mes requêtes."
Profitant de la confusion, une femme obèse s’esclaffa la bouche pleine : "J'ai toujours voulu goûter ce fruit!" et se fit claquer la main par la duchesse quand elle voulut reprendre un amuse-bouche sur le plateau.
Junior finit par se coucher devant ses nouveaux maîtres et les enfants descendirent de son dos pour se jeter dans les jambes de leurs parents.
"Je vais t'attraper!!! Oh oui, toi je vais t'attraper!" s'écria le maire attendri par le jeu en cours avec son fils.
"Qu'ils sont beaux, ma fierté!" confia la duchesse à la grosse femme qui se tenait à côté d'elle.
"Ne le sont-ils pas?" interrogea-t-elle un large sourire narquois aux lèvres en caressant les cheveux de la petite fille qui s'était réfugiée timidement sous les froufrous de sa robe.
Sans réponse de la part de son interlocutrice, Catherine-Annushka s'adressa à ses enfants pour leur faire goûter le toast.
Ces derniers prirent une timide bouchée, peu séduits par l'aspect étrange qu'avait cette nourriture.
"A croquer!" acquiesça le père en tirant sur les joues de ses enfants qui mastiquaient avec difficulté.
Les deux gosses recrachèrent dans la main de leur mère en grimaçant dégoûtés.
"Ils n'ont pas encore développé leur goût, leur palais est encore trop fin, voilà tout" rétorqua-t-elle à une critique imaginaire.
Alors que tous les membres de la confrérie dégustaient leur hors-d’œuvre avec délectation, le maire revint à la jeune femme et la défia du regard.
"Qu'est ce qui vous a fait changer d'avis ?" demanda-t-il, tandis que le chirurgien l'observant d'un œil lugubre, caressait la cicatrice proéminente sur le front de Junior.
"Je suis de ces personnes qui pensent que le savoir et les traditions sont faits pour être partagés, transmis. Vous devez bien savoir cela avec vos enfants"
Satisfait de cette réponse, le père repris le cours du jeu avec son fils, le souleva de terre et s’exclama "Ouhhh toi je vais te manger tout cru!!!".
Junior se releva subitement à l'énonciation de ces simples mots, un long filet de bave tomba de sa bouche sur le parquet, les yeux injectés de sang, reniflant lourdement il se redressa et sortit les dents.
Son comportement devenait menaçant, il murmura "manger viande manger" d'une voix suraiguë - due vraisemblablement à l’ablation de sa pomme d'Adam - en totale dysharmonie avec sa grande carrure  avant de s'écrouler inconscient sur le sol.
"Je suis désolé, je voulais le rendre plus docile mais l'expérience a un peu dégénéré, je vais arranger ça." s'excusa le chirurgien en retirant la seringue anesthésiante qu'il venait de planter dans la nuque de son cobaye, Junior.
"Est-ce bien prudent de notre part de laisser nos enfants jouer avec ce géant?" murmura la duchesse à son mari.




"La jeune femme vivait seule dans un surplex".
Le maire lança un regard plein d’incompréhension à l'officier de Police.
"Un surplex, c'est un logement qui comme un souplex se trouve relié à un appartement à la différence que celui-ci l'est avec le grenier... La dernière mode des agences immobilières parisiennes" expliqua-t-il en enjoignant l'homme cravaté à le suivre d'un geste de la main.
Les deux hommes avancèrent dans la cour de l'immeuble, un attroupement de voisins curieux se tenait debout sur le côté, derrière le ruban du périmètre de sécurité.
"C'est les autorités sanitaires qui nous ont contactés, eux-mêmes avertis par une voisine." poursuivit le policier en pénétrant dans la cage d'escalier en appuyant sur le bouton d'appel de l'ascenseur.
"Apparemment ça faisait quelques jours que les habitants de l'immeuble avaient remarqué une forte odeur. Pensant que cela venait du dévidoir à ordures, ils ne s'étaient pas inquiétés mais quand ils ont commencé à voir du sang dégouliner du plafond ils ont été alertés".
L'ascenseur arriva et ses portes s'ouvrirent.
Au dernier étage, la concierge se faisait interroger par un policier en uniforme. "Les gosses du quartier disent même avoir aperçu des rats rôder dans la cour mais vous savez comment sont les gosses... Et puis moi je ne la voyais qu'aller et venir, vous savez."
L'officier s’arrêta sur le pas de la porte, et tendit un masque au maire.
"Je vous préviens l'odeur là-dedans est insoutenable."
Ils pénétrèrent dans l'appartement, mal éclairé et grouillant de policiers en uniforme.
L'air y était lourd et humide, les murs suintaient, donnant presque l'impression qu'ils pouvaient respirer.
Une partie du mobilier était faite en peau humaine, le canapé et le fauteuil avaient été éventrés par un agent stupéfait d'y voir de la chair et des viscères en guise de rembourrage.
Du plafond pendaient des morceaux de cadavres, accrochés par de petit bouts de ficelles.
L'une des nouvelles recrues demanda à son superviseur dans quel but cela avait été réalisé.
Ce dernier lui répondit que c'était pour faire sécher la viande, comme de la charcuterie autrefois avant qu'elle ne soit sous forme synthétique.
La réaction du bleu fut celle escomptée, il s'en alla reprendre ses esprits dans la salle de bain.
Pendant ce temps des techniciens de la scientifique s'afféraient dans la cuisine, prenaient des photos et faisaient divers relevés de toute nature.
Le frigo grand ouvert était le centre de l'attention des hommes présents dans la pièce.
A l'intérieur de celui-ci des pénis en guise de saucissons, des yeux en bocaux semblable à des litchis, des langues et des entrecôtes toutes de provenance humaine.
Le maire avait du mal à quitter cette boucherie des yeux, du mal à détourner son attention de ce qui ressemblait pour lui à un gigantesque buffet à volonté, le garde-manger d'Annie.
Il tripotait sa large cravate comme si c'était une serviette attachée autour de son cou.
Par chance, l'officier qui l'accompagnait interpréta son comportement comme celui d'une personne en état de choc plutôt que de la fascination et de la gourmandise.
Le policier lui mit la main sur l'épaule ce qui le sortit de sa rêverie.
"Je crois que j'en ai vu assez pour me faire une idée" déclara le maire en portant un mouchoir à sa bouche, non pas pour s’empêcher de vomir mais pour dissimuler un filet de bave.
"La jeune femme, ou disons plutôt la tortionnaire a déserté les lieux dans des circonstances inexpliquées, du jour au lendemain. Pour l'instant nous n'avons pas plus d'éléments." dit l'officier en laissant passer un brancard devant eux, sur lequel un agent en uniforme, ventru et aux tempes grisonnantes était allongé.
"Un de nos plus vieux effectifs a fait une crise de démence en voyant ce massacre et n'a pu réprimer son envie... de manger les preuves. Il a été mis à pied et va être interné en attente d'une comparution au tribunal." commenta l'officier en regardant les pompiers charger la civière dans l'ascenseur puis continua : "Nous allons devoir descendre par l'escalier si cela ne vous dérange pas."
A l'étage en dessous, l'écho d'un témoignage d'une voisine recueilli par un agent de Police résonna jusqu'aux deux hommes.
La vieille dame expliquait que la demoiselle du dessus était un peu trop fêtarde à son goût, du genre à fréquenter tous les jours un nouveau garçon.
Chaque époque avait ses mœurs et bien qu'elle soit âgée elle n'était ni aveugle ni sourde pour autant.
Loin d’être dupe, elle avait compris que quand la musique résonnait fort dans le plancher c’était pour mieux camoufler les ébats bruyants de sa voisine. Il faut que jeunesse se fasse finit-elle par conclure.
Inquiète, elle confia qu'elle espérait que rien de grave ne lui soit arrivé. L'agent de Police essaya de la rassurer sans vraiment être convaincu de ses arguments.
Quoiqu'il en soit il ne valait mieux pas pour son vieux cœur qu'elle en sache davantage.
En sortant dans la cour, un homme vint à leur rencontre pour demander ce qu'il se passait ici. Sans répondre à sa question, l'officier l'interrogea en retour si ce dernier connaissait bien la résidente. "C'était une jeune femme plutôt gentille, je ne la connaissais pas trop remarque... Ils nous arrivaient de nous croiser pour sortir les poubelles."
Des policiers sortirent à ce moment en portant des sacs sanguinolents sous les yeux du voisinage et l'homme interrogea paniqué "Oh mon dieu! Vous pensez que c'était quoi... dans les sacs poubelles ?"




Une fois que la confrérie avait quitté la chambre, le Rat fut chargé de faire visiter ses appartements à la jeune invitée.
En parcourant les diverses pièces de l'aile dans laquelle Annie résidait, il lui raconta que sa famille avait été au service de cette dynastie depuis des générations.
Au détour d'un des couloirs parsemés de tableaux, le majordome épousseta le cadre et l'épitaphe accompagnant chacun des portraits accrochés aux murs. Le devoir de mémoire et la fierté de l'héritage historique était quelque chose de visiblement important pour les propriétaires de ces lieux.
Soudain le Rat tourna la tête dans tous les sens, les deux mains posées sur ses oreilles (pas celles qui lui poussent partout sur le corps), ses yeux roulèrent sur eux-mêmes et un saignement s'écoula de son nez. Submergé par les millions d'ordres qui affluaient dans ses pensées via son implant intra-neuronal, il s'excusa auprès de l'invité de devoir écourter sa visite et la laissa finir de découvrir les lieux toute seule.
Elle remarqua en descendant les grands escaliers de bois cirés une étrange lueur danser sur les murs en bas.
Ce n'était pas le lustre en cristal au-dessus d'elle mais un écran encastré dans ce qui faisait autrefois office de cheminée qui rayonnait dans un coin du hall.
Il diffusait des images de bûches crépitantes sous les flammes d'un feu qui n'était rien d'autre que synthétique bien que la chaleur dégagée par l'écran était bien réelle.
Les enfants étaient installés sur un tapis à écouter les récits de guerre du colonel dans son fauteuil roulant matelassé.
Junior qui désormais ne les quittait plus était assis au pied du vieil homme, la tête posée sur le sol, les yeux en l'air, réduit à l'état d'animal domestique obéissant.
Le vétéran Douglas-George Walker racontait en lissant sa longue moustache avec ses doigts que pendant la grande guerre nucléaire alors qu'il combattait l'ennemi avec son avion de chasse, celui-ci fut touché et s'écrasa dans la jungle.
Blessé grièvement à la moelle épinière, ainsi piégé dans son cockpit, il dût pour survivre manger entièrement son co-pilote mort durant le crash.
Par chance au bout de quelques semaines, son escouade vint à sa rescousse et ce fut la fin de son périple.
Décoré et accueilli en vrai héros, les circonstances de sa survie ne furent jamais divulguées pour préserver l'image de l'armée.
N'éprouvant que peu d’intérêt pour les histoires du vieux soldat, les enfants s'endormirent.
En bonne nourrisse qu'il était devenu, Junior les porta sur son dos pour les coucher en leur fredonnant une berceuse pendant le trajet jusqu’à leur chambre.
L'écho de cette mélodie enfantine qui résonnait dans les couloirs fit frissonner Jean-Billy.
Traînant avec lui sa poche d'urine, il se mit à chercher sa provenance.
Comme envouté, il suivit le son de cette voix si troublante une partition à la main, transcrivant la moindre note, la moindre nuance.
La voix angélique menait à la chambre des enfants de la duchesse, naturellement Jean-Billy pensa que ce devait être la voix de la petite fille.
Un faisceau de lumière venant du couloir éclairait la pièce par la porte entrouverte.
Sa surprise fut grande quand il vit le visage balafré de Junior se retourner vers lui en chantonnant.
"Comment une telle voix peut-elle appartenir à un tel corps, si... disgracieux" pensa-t-il.
"C'est bien toi qui chantais?" demanda Jean-Billy.
"Chut!" fit Junior en accompagnant le geste à la parole avant de refermer derrière lui la porte de la chambre pour ne pas réveiller ses occupants.
"As-tu déjà songé à faire carrière... parce qu’avec la voix que tu as mon grand... hé bien tu devrais!" complimenta l’individu sans nez au teint blanchâtre.
Ce dernier s'aventura à toucher la cicatrice qui séparait le cou de son interlocuteur en son milieu.
Il la caressa admirativement, une lueur de convoitise dans les yeux.
Junior haussa la lèvre parcouru par une vague d'hostilité.
Sachant que Jean-Billy était un membre de la confrérie et craignant une énième punition de ses maîtres, il se retint d'exprimer toute forme d’agressivité à son encontre.
"En tout cas, ta chirurgie est très réussie. C'est prodigieux! Tu sais il n'y a encore pas si longtemps de ça j'avais une voix aussi jolie que la tienne, plus encore.
J'étais une star de la pop!!!" dit-il avec sa voix déraillante.
"Je dois dire que je suis un peu jaloux" confessa-t-il en se raclant la gorge.
"La mienne n'a pas vraiment donné le résultat escompté. Je voulais une voix de fausset et à la place j'ai eu ça" admit-il sur le ton du regret avec sa voix pubère muant continuellement.
"Et puis en prime je me suis retrouvé à me trimbaler cette chose que je dois changer toutes les deux heures." dit-il en tapotant la poche d'urine qui dépassait de sa ceinture et poursuivit le regard embué de larmes.
"...Mais je lui faisait confiance, c'était Albert-Friedrich, le chirurgien des stars! Je devais impérativement passer entre ses mains même si je le savais atteint de tremblements à la main droite." 
"Dis donc tu n'est pas du genre bavard... pourtant il ne t'a pas enlevé ta langue à toi!" s'esclaffa-t-il d'un rire mélancolique.
"Tu as peut-être raison, il faut économiser ses talents." conclut-il en s'éloignant un mouchoir sur le visage pour éviter que la morve ne s'écoule directement du trou béant où se trouvait autrefois son nez.




Annie qui avait continué sa visite des lieux, surprit un homme aux cheveux roux déposer ce qui semblait être un tableau recouvert d'un drap blanc devant une porte et toquer à celle-ci avant de prendre la fuite.
Elle n'eut le temps de bien apercevoir le mystérieux individu mais remarqua cependant qu'il lui manquait une oreille et que ses habits étaient bariolés de peinture.
La porte s'ouvrit et une main saisit l'objet pour le faire rentrer.
Annie s'approcha et constata que la porte était restée ouverte, elle vit une silhouette de dos, traîner le colis et s'installer devant une coiffeuse située au centre d'un boudoir.
La décoration de la pièce était majoritairement faite de tableaux et de vieilles affiches de cinéma à la gloire d'une actrice qui était désormais bien loin de son âge d'or.
Assise devant la coiffeuse une silhouette féminine drapée d'un peignoir blanc se parfuma avec un flacon à poire puis s'étala de la crème sur la figure.
Le teint de son visage décharné était écarlate, comme s'il avait été écorché vif, défiguré.
Tenant un miroir à main d'un côté et de l'autre un masque avec bâton qu'elle changea pour un autre affichant une expression différente.
Annie reconnut sous ces traits la célèbre comédienne Marie-Lynn, légende du cinéma à la beauté réputée immuable.
Par un jeu de miroir, l'actrice s’aperçut qu'elle était observée par quelqu'un d'autre qu'elle-même.
Effrayée à l'idée que quiconque puisse la voir ainsi sans prothèse, sans masque, sans paillettes ou maquillage elle se mit à courir pour se cacher.
Dans la précipitation, elle se prit les pieds dans un tapis persan et tomba tête la première.
Le miroir à main quelle tenait se brisa sur le sol et elle se vit à travers des milliers d'yeux, les siens, ses propres yeux qui la dévisageaient depuis chaque éclat.
Annie vint aider la comédienne défigurée à se relever.
En voyant la beauté naturelle et le charme que dégageait Annie, l'actrice ne put réprimer son chagrin.
C'était comme si elle faisait face à un sosie plus jeune qu'elle, son propre fantôme du passé.
"Que me voulez-vous? Si c'est un autographe je vous préviens ça va vous coûter cher."
"Non ce n'est pas ça...je...je...passais dans le couloir et j'ai vu quelqu'un déposer quelque chose devant votre porte alors..."
"Vous vous êtes mêlée de ce qui ne vous regarde pas" coupa l'actrice.
"C'est vrai, excusez-moi." avoua la jeune femme puis renchérit avant de partir : "Pouvez-vous me dire qui était cet homme?"
"Pourquoi le ferais-je, vous vous prenez pour qui? une journaliste ?!" demanda Marie-Lynn avec un fond d'optimisme dans la voix qu'elle se surpris à avoir.
Et secrètement elle le savait, elle nourrissait un infime espoir de gloire retrouvée, ses rêves de succès continuaient de la hanter comme les rôles qu'elle avait autrefois incarné.
Ce besoin de sentir à nouveau la chaleur des projecteurs braqués sur elle la rongeait.
"Vous savez quoi, je vais répondre à vos questions. Je me suis toujours prêtée au jeu de l'interview. Prenez place, asseyez vous." dit-elle en se recoiffant vaniteusement.
"Vous pouvez répéter la question?" demanda-t-elle en prenant une voix douce et mielleuse.
"Qui était l'homme qui vous a déposé le tableau ?"
"Oh lui, c'est Vincent-Salvatore."
"Le peintre ?"
"Tout à fait. C'est mon plus grand admirateur, vous savez. Il me considère comme sa muse.
Vous devriez aller jeter un œil du côté de son atelier, près de la grande verrière, c'est rempli de portraits de moi... surtout depuis que nous..."
"Depuis que vous...?"
"C'est très personnel... C'est de ma vie privée qu'il s'agit !"
A ses mots, elle réalisa que cela faisait bien longtemps que plus personne n'éprouvait d’intérêt pour sa vie privée.
Prise par son orgueil, elle reprit le fil de la conversation troquant son masque à la mine neutre pour un autre plus dramatique.
"Nous sommes séparés."
"Vous avez été ensemble ?"
"Oui, il y a longtemps de cela, j'étais encore une jeune actrice quand nous nous sommes rencontrés.
Épris rapidement l'un de l'autre, je devins sa muse et lui mon faire-valoir.
Les années passèrent, les grands rôles aussi, et bien que j'avais toujours privilégié ma carrière à ma vie sentimentale, il était resté à mes côtés se disant peut-être que quand je deviendrais vieillissante je décrocherais par moi-même pour me consacrer à ma famille.
Hélas ce ne fut pas le cas.
Et vint un jour où on ne me proposa plus que des rôles de grand-mère, pire des seconds rôles dans des séries Z. La pluie de paillettes commençait à retomber.
Ne voulant pas renoncer, j’envisageais la chirurgie esthétique mais c'était sans me douter que ça aggraverait les choses.
S'en suivit alors pour moi une terrible période de dépression, dans laquelle j'ai emporté Vincent-Salvatore."
Tournant le dos par pudeur à son interlocutrice, elle souleva son masque pour essuyer ses larmes à l'aide d'un mouchoir de soie.
Elle prit un moment pour reprendre son souffle et poursuivit.
"Il n'a pas supporté quand je lui ai dit : comment pourrais-je aimer quiconque si je ne m'aime pas moi-même ?"
Annie, prise de pitié lui caressa l'épaule d'une main réconfortante.
Les sanglots de la comédienne se muèrent alors en un rire dérangeant.
Soudainement, elle fit volte-face en criant : "Bas les masques !"
Marie-Lynn retira celui qu'elle portait à l'expression dramatique pour en enfiler un aux traits comiques.
"J'ai été bonne ? Si vous voulez on la refait, je ne la sentais pas trop cette prise de toute façon." dit-elle sans que l'on puisse déterminer la part de vérité et de fiction dans le récit qu'elle venait de raconter.
"J'aurais peut-être dû accentuer sur le caractère tragique de la romance, les amants maudits... le public adore ça!"




Tard dans la nuit, les membres de la confrérie se réunirent dans une des nombreuses chambres du domaine pour une séance un peu particulière.
Après que tous se soient déshabillés et confortablement installés sur les divans, Albert-Friedrich, fit son entrée.
Le médecin visiblement nu sous sa blouse blanche, d'où on pouvait voir pointer une érection, était accompagné d'une jeune inconnue.
D'un geste circulaire de la main ce dernier la présenta à l'assemblée et celle-ci leur fit une révérence, laissant entrevoir qu'elle non plus ne portait pas de sous-vêtements.
Tournoyant lentement sur elle-même pendant que le chirurgien expliquait à son assistance quelles merveilleuses opérations il avait réalisé, elle fixait d'un regard intense Jean-Billy.
Pleinement consentante, la jeune inconnue s’avérait être une grande admiratrice du célèbre chanteur, elle en portait présentement un t-shirt à son effigie.
Afin de rencontrer son idole elle s'était laissée convaincre de se faire implanter de nouveaux orifices sexuels sur les coudes et genoux, ce qui lui valut d'être rebaptisée par Albert-Friedrich : "la multiprise".
Cependant la pauvre jeune femme dont le fantasme absolu était de coucher avec la star ne se doutait certainement pas de la déception qui l'attendait.




La double porte-fenêtre de sa chambre ouverte, les voilages des rideaux dansaient dans les airs quand des éclats de voix résonnèrent.
Annie se réveilla en sursaut, prise de sueurs froides, ne sachant dire si c'était le fruit de ses songes agités. 
Elle se leva de son lit, marcha pieds nus jusqu'au balcon et prêta l'oreille appuyée sur la rambarde, scrutant les jardins qui s'étendaient dans l'obscurité en contrebas.
La lueur de la lune dessinait de tristes expressions sur les statues de marbre.
Alors qu'elle se retourna pour se recoucher, le bruit reprit, elle entendit cette fois des sanglots étouffés aux murmures désespérés, portés par le vent.
Habillée seulement d'une robe de chambre qu'elle enfila avec précipitation, elle descendit à pas feutrés les escaliers en pierre blanche qui menaient dans les jardins.
A l'affût du moindre bruit, elle avança prudemment dans l'épaisse brume qui recouvrait le sol.
Et c'est alors qu'elle vit assise près d'une fontaine une silhouette féminine drapée dans un voile noir.
Doucement, Annie s'approcha et reconnut la forte corpulence qui appartenait à une des membres de la confrérie, des larmes noires de maquillage coulaient de ses yeux comme ruisselait la fontaine.
Lorsque la mystérieuse dame se rendit compte de la présence silencieuse d'Annie, celle-ci tressauta, s’empêchant avec sa propre main de crier de stupeur.
"Quelque chose ne va pas? Si vous avez besoin de parler... Je suis là."
La jeune femme lui caressa l'épaule, elles échangèrent alors un regard qui amenait à la confession.
"Combien de mois ?" demanda Annie en désignant le ventre de la dame sans que celle-ci ne daigne répondre, pire elle se mit à lui tourner le dos.
"Et vous que vous est-il arrivé ? Je veux dire par là que vous ne semblez pas être amputée alors..."
Un faisceau de lumière traversa une fenêtre de la demeure et les éblouirent un court instant.
Cela provenait d'un des lustres d'une chambre dont la porte était restée entrouverte et où semblait se dérouler d'étranges festivités.
Annie aperçut ce qui semblait être une orgie de corps entrelacés, informes et indistincts.
Etaient accrochées aux murs de cette pièce, d'innombrables têtes empaillées d'animaux, de toutes tailles et de toutes espèces, trophées de chasse d'un temps révolu qui

donnait à cette chambre des allures de cabinet des curiosités.
De ce que pouvait voir la jeune femme, la duchesse avait retiré sa prothèse jambiale et fixé à la place un pénis synthétique avec lequel elle pénétrait l'orifice

cicatriciel qui faisait autrefois office de conduit auditif de son partenaire.
Un autre invité qu'elle reconnaissait, le célèbre chanteur Jean-Billy avait la tête plongée dans les fesses de la duchesse qu'il relevait de temps à autre pour

exprimer sa jouissance d'une voix de fausset tout en se dandinant, empalé sur le sexe d'un vieil homme en fauteuil roulant.
Il y avait aussi Albert-Friedrich le chirurgien avec une prothèse-main différente de celle qu'il portait lors de leur rencontre, celle-ci ayant pour particularité de

comporter de longs doigts phalliques téléscopiques rotatifs.
Mais Annie fut encore plus stupéfaite quand elle vit ce dernier les introduire dans une jeune inconnue qui possédait de multiples orifices sexuels placés sur les

coudes et genoux.
La porte se referma et la lumière disparue, mais elle pouvait encore voir le domestique disgracieux espionner la scène d'un regard lubrique derrière la serrure.
"Je...je..." bégaya tardivement la grosse dame en guise de réponse et détourna ainsi l'attention d'Annie de la scène à l'intérieur.
"...Je ne pourrais jamais être mère car..." finit-elle par formuler avec difficulté en essuyant ses yeux larmoyants, dégageant sa gorge d'une étreinte imaginaire.
Puis celle-ci reprit sa respiration et poursuivit "...j'ai offert mon utérus." en caressant la cicatrice sur son bas-ventre.
Annie ne s'attendait pas à une telle révélation et n'avait pas envisagé que la situation tourne ainsi en sa faveur.
Elle prit un court temps de réflexion où elle comprit qu'elle avait là une opportunité d'en savoir davantage et de peut-être créer une brèche vers une dissension au sein de la confrérie.
"Est-ce que chacun des membres a fait un sacrifice aussi important que le votre ?" interrogea Annie en prenant soin de dissimuler son sourire malicieux sous un air attristé de façade.
Son interlocutrice ravala sa salive pour retrouver la parole :
"De ce que je sais le colonel Douglas-George Walker a perdu ses fesses à la guerre, Albert-Friedrich qui nous a tous opérés, a quant à lui fait don de sa main droite, vous n'imaginez pas quel sacrifice cela peut représenter pour sa profession.
Je dois mentionner qu'il est aussi le chirurgien esthétique des célébrités!" dit-elle, des étoiles plein les yeux, l'égo gonflé par un sentiment d'appartenance à une élite.
"Tenez Marie-Lynn, justement, la grande actrice, c'est son visage qu'elle a cédé, ce qui entre vous et moi n'a en rien altéré son jeu d'actrice même si je dois avouer que je la trouvais plus jolie avant.
Il a aussi pour client le chanteur Jean-Billy..."
"Laissez-moi deviner, lui, c'est son nez qu'il a offert n'est-ce pas?" l'interrompit Annie.
"Non, ses cartilages ont été fragilisés à cause des multiples opérations et de sa prise de drogue excessive. Ce sont ses testicules qu'il a gracieusement offertes.
"J'imagine que ça lui a permis de gagner quelques octaves ?!" déclara Annie d'un ton sarcastique avant de poursuivre : "Et il y a un peintre aussi, comment s'appelle-t-il déjà ?" en regardant une nouvelle fois par la fenêtre.
"Vincent-Salvatore... mais ce n'est pas Albert-Friedrich qui l'a opéré, il s'est amputé lui-même. Cet homme est complétement fou."

Quelqu'un les observait silencieusement caché par le tronc d'un arbre synthétique, celui-ci s'avança sous le clair de lune.
Le visage éclairé d'une lumière bleutée, reflet de son écran holographique qu'il manipulait face à lui avant de le retourner vers les deux femmes.
Annie le reconnut c'était Donald-steeve Bill, le philanthrope milliardaire.
Sur la tablette était inscrit : "J'ai donné ma langue. Pour devenir membre, ils m'ont demandé la seule chose qui m’était indispensable pour jouir des avantages qu'apporte cette confrérie.
A aucun moment je n'ai réalisé que sans papille gustative, je serai privé de goût.
Et j'ai accepté, animé d'insolentes ambitions, sans comprendre quelles étaient leurs intentions.
Victime d'une blague cruelle, tout ça parce que nous étions de nouveaux riches, que nous n'étions pas de leur rang, de leur classe.
Issus d'un milieu social modeste, ma femme et moi avons fait fortune dans l'industrie, nous nous sommes élevés, avons prospéré par le travail et pas grâce à notre nom ou un héritage.
En cela nous avons failli, oublié de quoi nous étions faits, de nos origines, aveuglés par notre orgueil et une cupidité naïve qui nous poussait à vouloir devenir leurs semblables.
Bien qu’attablés avec eux, je le sais tous ces mets qui me sont à chaque fois présentés et que je ne peux apprécier sont là pour me le rappeler."
Une goutte de bave dégoulina de sa bouche à son menton et tomba sur l'écran.
"Le message je ne l'ai saisi qu'après : ne touchez pas à notre assiette, faites passer les plats.
Ce qu'ils ont infligé à ma femme suivait cette même logique, tout en allant encore plus loin.
Ils ne se sont pas seulement contentés de nous remettre à notre place, ils s'assuraient que l'on y reste à jamais comme notre nom sans descendance." Le texte défilait si vite qu'il en devenait difficile à suivre, presque illisible.
Annie l’interrompit pour lui demander de ralentir avec sa main, il acquiesça d'un mouvement de tête sans bruit.
"Quand je pense que Catherine-Annushka et Pierre-Oliver se sont servis du pacte pour corriger leurs malformations congénitales."
L'homme s'approcha et prit la main de sa femme puis se remit à écrire, tentant de contenir sa rage.
"Il faut se rendre à l'évidence, nous ne serons jamais leurs semblables, ils se jouent de nous, continuellement, je ne peux tolérer de te voir dans cet état là, un peu plus chaque fois. Ils doivent payer."
Un cri suraigu déchira la nuit par delà les jardins, à l'intérieur des bâtiments.
Tous trois se retournèrent, parcourus de frissons comme si un vent glacial soufflait sur eux.
Pétrifiés à l'idée que quelqu'un les ai vus, ou pire entendus.
Les lumières de chaque pièces s’allumèrent les unes après les autres.
Dans les coursives les membres de la confrérie accouraient précédés par la duchesse qui refermait son peignoir en titubant.
Lorsqu'ils poussèrent les portes du cabinet des curiosités, le Rat fut projeté sur le sol et piétiné.
En arrivant dans la chambre des enfants, Catherine-Annushka prit son fils éploré dans ses bras, lui promettant que ce n'était qu'un cauchemar.
Dans le lit d'à côté, la petite fille apeurée désignait du doigt l'angle opposé de la pièce où se tenait Junior, le visage dissimulé derrière ses mains, pensant sûrement être caché.
Les maîtres ne sachant pas si celui qui faisait office de nourrice avait terrifié les enfants en s'introduisant dans la chambre pendant leur sommeil ou s'il avait fait preuve d'une grande réactivité en entendant leurs gémissements dûs à un cauchemar, ils ordonnèrent qu'il soit châtié.




Depuis son intronisation Annie n'était plus captive, bien sûr elle ne pouvait quitter le domaine "pour sa propre sécurité" selon ses hôtes car la Police était à sa recherche depuis la découverte de son appartement.
Toutefois, elle devait toujours prouver son implication en organisant une réception pour les membres de la confrérie.
Durant une semaine, elle avait réfléchi à l'élaboration d'un plan détaillé qui lui permettrait de reprendre sa liberté.
L'échéance fixée arrivait bientôt à son terme et alors qu'elle était désespérée à l'idée de ne pas trouver l'inspiration pour les plats qui constitueraient ce dîner, la solution lui apparut en se détournant un moment de sa cuisine.
Dans les jardins à côté de l'atelier d'artiste de Vincent-Salvatore se trouvait une immense serre en forme de dôme.
A l'intérieur de celle-ci, les propriétaires des lieux y entretenaient une vaste collection de fleurs et plantes extrêmement rares mais surtout un important potager délimité par des allées d'arbres fruitiers.
Pour Annie comme pour quiconque sachant cuisiner, cet endroit s'apparentait à une caverne remplie de trésors oubliés.
Émerveillée par cette trouvaille, elle se balada entre les rangées de cultures et traversa d'épais feuillages derrière lesquels elle fut surprise de trouver le domestique.
L'homme au physique ingrat, entièrement recourbé sur lui même était assis sur les genoux.
Annie s’approcha et découvrit que ce dernier tenait quelque chose entre ses mains.
"Qu'est-ce-que c'est ?" demanda-t-elle.
"Une Dionée... Cette plante carnivore est en train de mourir... Tout ça parce que mes maîtres jouaient à lui faire refermer son piège sans nourriture et maintenant elle s'auto-digère. Je les avais pourtant prévenus mais ils n'en ont que faire... Ce qu'ils peuvent être cruels."




Dehors, la jeune femme aperçut du mouvement à travers les verres fumés de la serre.
Comme à leur habitude quand le ciel était dégagé, les enfants chahutaient dans les jardins sous le regard bienveillant de Junior, enchainé à un arbre, occupé à ronger un os par terre comme un bon chien domestiqué.
Jouant à cache-cache avec leur père qui les cherchait, celui-ci promettait de les manger s'il parvenait à les attraper.
A cet instant tout devint plus clair dans l'esprit d'Annie, les solutions convergeaient vers le même point, il ne pouvait en être autrement.
La jeune femme savait que son plan se déroulerait à la manière d'un menu, en trois actes : entrée, plat, dessert.
En courant l'un des enfants trébucha, et se mit à pleurer, plus que la douleur causée par sa chute ne le nécessitait.
Junior comprit alors qu'il était temps de l’emmener se coucher et les porta sur son dos en direction de la bâtisse, il jeta un regard complice à Annie en la croisant.
Après son passage, cette dernière reprit le cours de sa réflexion, tel un poète avec son calepin, elle avait composé sur papier et toutes ses créations qu'elle avait imaginé seraient ce soir découpées, cuites et assaisonnées.
Pour elle, ravir les papilles et insuffler des saveurs dans un met était un art absolu qui s'était perdu à cause du manque de goût dans la nourriture à disposition actuellement.
Au fil des décennies de surproduction agricole qui avait ravagé les terres, les aliments génétiquement modifiés avaient beau avoir pris en consistance et en attrait ils n'en avaient pourtant pas décuplé leur sapidité, pire ils étaient devenus insipides.
Mais ce soir était pour elle une occasion de revenir sur cela.


En cuisine, Annie terminait le dressage des assiettes.
Chacune d'elle portait les armoiries de la famille, également présentes au-dessus des portes de la demeure comme pour rappeler l'importance de la dynastie remarqua-t-elle en passant le doigt sur le lettrage doré gravé sur la vaisselle.
Dans la salle de réception adjacente, elle entendit les convives prendre place.
A les voir tous pris de ce petit fou rire incontrôlable, on pouvait sentir cette excitation particulière les animer, celle qu'ont les gens affamés de pouvoir.
Une fois qu'Annie fut installée - elle présidait face à Marie-Annushka et Pierre-Oliver - le Rat commença le service.
De ses mains gantées, il souleva la cloche en argent qui recouvrait le premier plat : un enfant rôti, une pomme dans la bouche.
Tous applaudirent, enthousiastes, leur attention focalisée sur le découpage de chaque part, comme si cela induisait une quelconque hiérarchie dans le groupe sans même
éveiller leurs soupçons sur les taches de naissance présentes sur certains morceaux.
Junior, couché au pied de la duchesse, les narines alertes à l'approche des plats, se redressa pour quémander.
Il se tenait assis sur les genoux, les bras à mi-hauteur, les mains ballantes, la bouche ouverte et la langue pendante.
Attendant patiemment un signe de ses maîtres.
La grosse dame qui ne connaissait visiblement pas les bonnes manières ou qui préférait les ignorer, commença de manger sans attendre que tous portent un toast.
Pierre-Oliver, lui jeta un regard glacial à elle et son mari - ce dernier toussa dans sa serviette et lui donna un léger coup de coude alors qu'elle prenait une
deuxième bouchée - et se tourna vers Annie.
"Ma très chère Annie, pouvez-vous nous présenter vos plats ?" fit-il d'un grand sourire enthousiaste en se frottant les mains.
"Je suis désolée vous allez devoir deviner... Je ne voudrais pas vous gâcher la surprise quand même! " répliqua-t-elle d'une voix malicieuse.
"Avez-vous utilisé les scellés comme convenu ?"
"Bien entendu, cependant j'ai cru reconnaître des morceaux qui appartenaient à mon garde-manger."
"C'est exact, vous n'imaginez pas la difficulté que nous avons éprouvé à récupérer vos denrées. Nous avons dû faire le tour des morgues et des différents laboratoires
de la capitale."
"J'en conviens. J’espère que le plat vous plaira."
"Messieurs, Dames, je vous souhaite un bon appétit" déclara l'homme borgne en levant son verre à l'assemblée.
Tous entamèrent leur plat, se délectant des saveurs qui leur étaient offertes à découvrir ce soir.
Bouchée après bouchée, la chair humaine se déchiquetait sous leurs dents de carnassiers. Certains d'entre eux exprimèrent leur satisfaction par de simples onomatopées,
d'autres en lançant des adjectifs dans l'air sans même formuler de phrases.
"La cuisson de la viande est parfaite, voyez comme cette chair est tendre et laiteuse." complimenta Pierre-Oliver.
"Hum... et cette sauce amande amère est un véritable délice, il me faut votre recette !" poursuivit sa femme, la duchesse Catherine-Annushka.
"Patience, répondit Annie, je vous révèlerai mes secrets à la fin du repas."
Les bruits de succions, de crocs arrachant les tissus de viande, de rognage d'os laissaient un doute quant à leurs bonnes manières.
On entendit même l'une des convives, Marie-Lynn, lécher son assiette.
Quand il ne lui resta plus une goutte de sauce, sa langue rapeuse frotta sèchement sur la porcelaine et elle s'écroula la tête sur la table.
Ils se regardèrent un instant avec stupeur puis éclatèrent de ce rire frénétique qu'ils avaient trop souvent à cause de l'ingestion de viande humaine.
Vincent-Salvatore dans un état second, euphorique, était incapable de secourir celle qu'il aimait.
Le chirurgien, pris par l'élan incontrôlable de son fou rire, eut du mal à reprendre son souffle. Il hoqueta doucement en dénouant la serviette attachée à son cou avant de s'étouffer plié en deux sur sa chaise.
En face de lui Jean-billy régurgita dans son assiette, son faux nez flottant à la surface de son vomi. Quant à Charles Douglas, il fut pris de violents spasmes
gastriques et déféqua jusqu’à perdre connaissance, assis sur son fauteuil roulant.
Junior s'approcha pour renifler les excréments répandus sur le sol mais fut appelé par Annie, qui lui ordonna de se tenir à côté d'elle.
Anna-belle qui était assise entre le chanteur et le colonel assista à leur agonie sans sourciller.
Imperturbable dans sa dégustation, elle profita même du dernier râle de l'homme invalide pour lui subtiliser sa part.
Ne restaient vivants attablés que les deux couples, assis face à face, les parvenus et leurs hôtes.
La grosse femme fut la première à s'évanouir - dans la casserole quand elle tenta de se resservir une nouvelle fois - en raison de la quantité de nourriture empoisonnée qu'elle avait absorbé.
Son mari résistait sachant sa fin proche il voulait jouir du privilège de voir ceux qu'il détestait mourir avant lui.
La duchesse et le maire, gorges enflées, mâchoires serrées, le visage écarlate sous l'effet de l'afflux sanguin - comme s'ils avaient mangé des épices pimentées à l’extrême - ne pouvaient parler.
Pourtant, le Rat entendait bien leurs supplications vociférantes par le biais de son implant intra-neuronal qui reliait chacune de leur pensée aux siennes.
Craintif, le dos courbé et le regard bas, il se boucha les oreilles avec les doigts en reculant jusqu'à être contre l'angle que formait les murs du salon.
Les voix implorantes de ses maîtres se firent plus menaçantes. Pierre-Oliver tapa du point sur la table, tira la nappe d'un mouvement de main crispé, des couverts et de la faïence tombèrent sur le sol avec fracas.
Terrorisé par le châtiment qui l'attendait pour s'être livré à cette mutinerie, le domestique ferma les yeux, incapable de bouger.
Annie s’adressa alors à eux :"Maintenant, comme promis je vais vous donner ma recette, la sauce amande amère est un mélange de noyaux de pêches, prunes, cerises, abricots et d'amandes broyées. C'est comme ça que l'on extrait du cyanure."
Elle s’esclaffa devant l'évidence des faits qu'elle révélait et qu'elle savait déjà connu de tous.
"...En ce qui concerne l'origine de la viande, cela ne gênera pas vos invités de le savoir" dit-elle en regardant les dépouilles dans la salle.
"Par contre vous certainement plus. Cette viande si tendre et goûtue que vous avez savouré je l'ai découpé sur vos enfants, votre descendance, ceux à qui vous auriez
légué cet héritage et cette suffisance malsaine."
Impuissants, ils roulèrent des yeux en guise de protestation.
Donald-Steeve, résistant contre l'intoxication, les yeux injectés de sang, assista au dernier souffle de ses hôtes avant de rendre en guise de dernier soupir, un sourire vengeur.
Un moment passa et les voix dans la tête du serviteur se turent. Le Rat rouvrit les yeux.
Voyant ses maîtres ainsi immobiles, sans vie, il comprit.
Et les rides de frayeur qui bardaient son visage ingrat disparurent pour laisser une expression jubilatoire.
Son dos se redressa lentement, vertèbre après vertèbre, libéré progressivement du poids imaginaire d'années de soumission et de mauvais traitements.
Junior tout excité dansa autour des cadavres encore chauds des convives.
Excité à tel point qu'il sortit une poignée de fiente de son pantalon et la mangea avec délectation comme pour résumer la scène qui venait de se dérouler.
N'y voyez pas là une tentative de réponse à la situation, ni même une métaphore ou une libre interprétation de ce dicton moralisateur qui dit "on récolte ce que l'on sème". Non, Junior traversait seulement une de ses phases de désinhibition passagère, son cerveau dépourvu de cortex frontal, toute notion répondant aux convenances sociales devenue inexistante, oubliée. C'est pour ça qu'il se livra à la coprophagie.
Annie retira à Junior le collier ridicule qu'il portait.
Elle prit le visage du colosse entre ses mains et lui murmura :
"Nous sommes des chasseurs, nous honorons nos proies en les mangeant, mais eux sont juste des consommateurs cupides, des animaux aux bas instincts qui font preuve d'une cruauté sans limites les uns envers les autres. Jusqu’à se bouffer entre eux, à dévorer leurs propres enfants. Sous leurs grands airs et leurs manières, ils sont abjects. Et de la viande qu'on pourrait en tirer, celle-ci serait certainement comestible mais dégoutante."

dimanche 27 septembre 2015


 Immortel


"Il n'y a pas de chance, il n'y a que des opportunités à saisir". Je ne me rappelle plus qui disait ça, si vous le savez faites le moi savoir que je lève mon cul de ce lit d’hôpital pour lui en coller une. Car si c'était effectivement le cas je ne serais pas ici pour en parler. Comment j'en suis arrivé la ?! parfois je me le demande. Si je devais le raconter, ce serait à la manière d'une mauvaise blague.

- scénario improbable numéro 1 :
 
Vous êtes dans le sous-sol de votre maison, en train de bricoler le compteur électrique et vous coupez le mauvais fil.

Pas de bol, 1 chance sur 126 de mourir par électrocution et me revoilà, de retour dans cette chambre verte et blanche.
Ces choses là arrivent à tout le monde, tous les jours. Dites vous que ça aurait pu être pire, ça peut toujours l’être... Prenez mon voisin de chambre, là allongé sur le lit, qui me sourit bêtement.

- scénario improbable numéro 2 :
Vous vous baladez et le temps se couvre rapidement. Pris dans l'averse vous vous précipitez sous le seul arbre que vous voyez pour vous mettre à l’abri...


...Enfin je suppose que ça c'est ce qu'il pensait sur le moment, jusqu’à ce que la foudre le frappe et dresse des cheveux blancs sur sa tête, lui faisant paraître vingt ans de plus. D'ailleurs elle n'a pas fait que des dégâts physiques, elle a aussi grillé son psychisme, l'a carrément abruti même, résultat quand Flash - c'est son surnom  - ouvre la bouche, on lui en donne vingt ans de moins.
Savait-il seulement de combien étaient ses chances de se faire foudroyer ? Que celles-ci étaient de 1 pour 158 ?
Bien sûr, les optimistes vous répondront que sur l'échelle de la mortalité le risque est moindre. Ce qui n'est pas complètement faux, si on ne tient pas compte de certains cas où des personnes en sont victimes plusieurs fois au cours de leur vie.
Cependant quand on sait que les chances de mourir sont de 1 sur 1, et que chaques jours 155 000 personnes sont concernées, les choses vous apparaissent différemment.
AAAAAAhhhh!!! AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAhh!!!!
Ca c'est "Freddy" que l'on entend à travers la cloison, "Freddy" - on le surnomme comme ça car sa peau ressemble à celle du personnage de films d'horreur - qui hurle une fois de plus parce qu'il a croisé son reflet de grand brûlé dans une quelconque paroi vitrifiée de l’hôpital.

- scénario improbable numéro 3 :

Ivre, vous loupez le goulot avec votre bouche et renversez le tiers de la bouteille sur vos vêtements.
Après quoi pour faire marrer vos potes vous vous lancez dans un numéro de cirque : le cracheur de feu par les fesses, en enflammant vos flatulences. Naturellement, votre pet prend feu mais pas seulement - les chances que cela vous arrive étant de 1/1419 vous ne pouviez vous y attendre - la situation devient incontrôlable et vous ne le réalisez que trop tard. Vous devenez une torche humaine.

Dans le couloir "Shannon" nous attend en prenant son déjeuner - si j'en crois les bruits que fait la paille quand elle aspire dedans - sous son voile cachant la partie manquante de sa mâchoire.

- scénario improbable numéro 4 :
Vous trouvez un revolver, sans même savoir s'il est chargé ou non (vous ignorez comment le vérifier) vous vous amusez à faire une roulette russe improvisée avec vos amis, à poser avec l'arme pour immortaliser le moment et partager la vidéo sur les réseaux sociaux. Le revolver contre la tempe, la joue, le menton, dans la bouche et d'un coup un grand bruit sourd. La chance que cela vous arrive 1 sur 340.

Avec "Flash" mon coloc, je salue de ma main gauche - celle qui n'a plus que trois doigts - Shannon et "Freddy" qui vient tout juste de nous rejoindre.
Parfois un simple geste suffit à vous rappeler un évènement marquant, combien vous êtes différents depuis. La vie est impitoyable.

- scénario improbable numéro 5 :
Vous jouez avec un couteau de cuisine à frapper chaque espace entre vos doigts - comme dans cette fameuse scène que vous avez vue maintes fois dans "Alien" de James Cameron - accélérant progressivement le mouvement, jusqu'à vous trancher l'index. Avec votre main droite, à essayer d’arrêter l’hémorragie, vous composez de l'autre - celle qui ressemble maintenant à celle de ET, l'extra-terrestre - le numéro des urgences sur le téléphone de la maison. Chance que ça vous arrive aussi : 1 sur 106.

Maintenant vous savez comment je me suis retrouvé pour la première fois dans cet hôpital, je veux dire bien avant de revenir ici à cause de l’électrocution.
Nous nous dirigeons vers la salle de réunion de l’hôpital pour notre petite séance de discussion habituelle, derrière nous un léger grincement métallique annonce l'arrivée imminente de "Julio" (à prononcer à l'espagnole, le "j" devient un "r") dans sa chaise roulante.

- scénario improbable numéro 6 :  
Vous êtes en maillot sur le haut d'une falaise en plein après-midi d'été. Vous vous élancez pour plonger dans l'eau, mais une fois de plus rien ne se passe comme prévu (mourir en sautant 1 chance sur 158). C'est alors que vous manquez de vous noyer (1 chance sur 1112), secouru par des inconnus qui n'ont aucune qualité en secourisme autre que leurs bonnes intentions.

Certains d'entre nous ont plus de chance que d'autres, j'aurais pu finir comme notre ami "Julio". Un accident est vite arrivé. Au moment où vous vous pensez sauvés, tout peut basculer.

- scénario improbable numéro 7 :

Sur le chemin de l’hôpital, l'ambulance se fait percuter par un 38 tonnes. Pas de chance, il y avait pourtant 1 chance sur 85, dont 1 sur 272 en tant que passager et 1 sur 623 si vous étiez piétons. Dieu n'est qu'une statistique.

Nous rentrons dans la salle de conférence, ou Jack et son écharpe dont il ne semble jamais se dévêtir été comme hiver - prend-il sa douche avec ? - pour cacher l’énorme cicatrice qui marque son cou de part en part nous attend.
Il se redresse, pose son livre "Le club du suicide" de Robert Louis Stevenson sur sa cuisse et dit bonjour à tout ce beau monde, un petit commentaire poli et attentioné pour chacun.
A moi, il me demande si j'ai toujours des douleurs fantômes à la main.
Le sujet de la seance d'aujourd'hui est "Quel est le moment où vous vous êtes senti le plus heureux de votre vie ?"
Silence dans la salle, tout le monde se regarde avec un air complice, la même réponse en tête : "Quand j'ai pris la décision de me suicider, que j'ai choisi la date et comment j'allais le faire".
A ce moment "Winnie" fait irruption dans la pièce. Winnie c'est, bien sûr, son petit nom. Il est là, parmi nous, parce qu'il a fourré sa bite dans un nid d'abeilles et a littéralement niquer la ruche, au propre et au figuré. Il s'est retiré après avoir éjaculé, juste avant d'atteindre le seuil critique de piqûres qu'un homme peut endurer. Il a déjoué les plans de la mort, 1 chance sur 71 de mourir par piqûre d'abeille.
En ce qui concernant sa mésaventure, pas de malchance, juste beaucoup de masochisme, encore un coup de ce sadique barbu dans les nuages.
Ca me fait penser que deux jours à peine après mon retour ici bas, j'ai bien cru avoir une nouvelle opportunité qui s'est à nouveau transformée en blague.

- scénario improbable numéro 8 :

L’infirmière vous apporte votre plateau repas, comme il est coutume dans ces lieux, la nourriture est infecte, à tel point que vous vous mettez à vomir (intoxication alimentaire 1/3842) et comme si ça ne suffisait pas l’infirmière s'est trompée dans vos doses de médicaments (empoisonnement involontaire 1/139).

Mais tout cela ne semble pas suffisant pour Dieu qui est d'humeur joueuse ces dernier temps. A moins qu'il ait demandé une révision des statistiques ou une décision politique, il ne semble pas vouloir nous accorder de répit.
Et ce n'est pas comme s'il n'avait pas le choix, la liste des causes de mort est longue, pas besoin d'inspiration. Il pourrait juste nous attribuer une des plus communes. N'importe laquelle ferait l'affaire, une maladie cardiaque (1 chance sur 6), un cancer (1 chance sur 7) ou même un AVC (1 chance sur 28). Mais non, il a fallu qu'il nous les refuse toutes, y compris le suicide (1 chance sur 115). A croire qu'il préfère nous voir souffrir comme des fourmis qu'il brulerait avec une loupe. A plusieurs reprises, il a décliné ma demande d'asile, pour mon corp souffrant, mon esprit malade, mon coeur meurtri, mon âme en peine. Une fois n'est pas coutume vous retournez dans cet hôpital, avec ces mêmes déments en vue d'une hypothétique guérison qui ne viendra pas. Suicidaires et malchanceux, losers nés, incapables de se tuer proprement, incapables de réussir quoi que ce soit, d'entreprendre quelque chose jusqu’à son propre suicide.
Tout ce que nous voulions c'était partir, être libre et en paix mais indépendamment de notre volonté nous sommes condamnés à rester ici.
On ne choisit pas sa vie, pas plus que sa mort.

jeudi 6 août 2015

Nevada


L'obscurité est pratiquement totale bien que le soleil ne soit pas encore couché, caché par les montagnes qui nous entourent. La température descend à mesure que nous progressons dans la Queen Valley longeant la chaîne des White Mountains. Allyson s'est entourée d'une couverture à l’arrière, la tête posée contre la portière.
Je sors un sandwich triangle de son emballage et mets un croc dedans. Je ressens à l'instant cette sensation de liberté maintes fois décrite dans les livres, les cheveux au vent, roulant dans l’inconnu. J'ai envie de hurler à la lune comme un loup, ou un de ces deux motards saouls dans Easy Rider. Dans le rétroviseur extérieur, j’aperçois Allyson qui me dévisage en passant son doigt sur sa lèvre inférieure lascivement. Son regard, planté dans le mien, s'intensifie sous ses longs cils comme pour me signifier quelque chose : "Tu as de la sauce mayonnaise dans la barbe". Idiot. Je m'essuie du revers de la manche et peux voir du coin de l’œil mon frère se marrer en essayant de ne pas quitter la route des yeux.
Nous passons à l'instant la frontière de l'état, la ligne imaginaire qui démarque la Californie du Nevada entre Boundary Peak (sommet le plus haut de l'état) et Montgomery Peak.
Le paysage désertique défile dans l'obscurité, pleins phares, nous ne voyons rien d'autre que la route et le relief rocailleux.
"J'aurais bien fait un petit détour par Vegas, pas vous ?" lance James à notre intention mais Allyson ne répond pas, elle s'est endormie et moi je ne suis pas franchement pour. Je lui rappelle que c'est à plus de 4 heures de route.
Soudain surgit de nulle part - comme un mirage - un vieux panneau rouillé indiquant l'aéroport de Coaldale, abandonné comme la ville qu'il desservait autrefois.
Ce que je pense être un énorme avion de ligne, nous survole lentement à basse altitude. On se sent moins seul au monde. Allyson imperturbable, grogne dans son sommeil.
La route devient mauvaise, plus poussiéreuse, bosselée même. Le GPS se met à chercher un satellite avant de le perdre définitivement et pour parfaire le tout, James annonce en tapant sur le volant qu'on sera bientôt à court d'essence, le signal s'est allumé accompagné d'un bip répétitif et agaçant. Avec tous ces voyants qui clignotent, on se croirait en pleine zone 51.
Allyson réveillée par les secousses de la route demande ce qu'il se passe, d'un regard accusateur j'enjoins James à lui répondre.
"Je viens de rentrer dans la réserve, chérie"
"Mais... comment ça se fait ?
"J'ai oublié de faire de l'essence à Bishop"
"Gros étourdi!"
"Désolé ma chérie. Je t'ai réveillé en plus" dit-il en lui faisant un baiser sur le front tout en caressant ses longs cheveux rouges.
Et dire que la minute d'avant il envisageait de prendre la route pour Las Vegas, sans essence, sans GPS (à cause du désert et des montagnes) et sans moyen de communication. Tomber en panne dans le désert ou les bonnes idées de James.
"J'ai fait un horrible cauchemar... Je rêvais que j’étais sur une table d'opération et que des aliens me disséquaient."
A ces paroles James ricane et conclut : "Peut-être que tu t'es fait poser une sonde anale comme Cartman dans South Park". Ils rigolent tous les deux en imitant les bruits des vaches martiennes de ladite série.
Le décor vient s'agrémenter de plantes arides. Nous passons maintenant près des marais salants de Colombus, une autre ville fantôme qui n'a rien de rassurante.
Notre espoir revient lorsque nous commençons à percevoir les lumières d'une ville au lointain, cependant il nous est impossible d'apprécier la distance qui nous sépare de celle ci, je souhaite seulement que nous n'ayons pas à pousser la voiture.
40 minutes plus tard, un panneau... Vient ensuite Tonopah, la première ville habitée que l'on a croisé en 2 heures de route. Il est maintenant 20 heures.
Nous traversons la ville pour faire le plein d'essence et reprenons la route 6.
En sortant de la ville, à quelques miles de là, nous remarquons la base militaire d'entraînement aérienne si j'en crois le petit dépliant touristique que j'ai pris à la station service. Il paraît qu'ils y font des tests de bombardements nucléaires.
Une piste d’atterrissage abandonnée vient une fois de plus croiser notre chemin, c'est la "Moroni landing strip".
Plus loin, l'autoroute se sépare en un croisement prés de Warm Springs et son aéroport.
Si vous prenez à droite vous allez à la zone 51 par la route 375, connue sous le nom touristique de "Extraterrestrial Highway" (c'est aussi écrit dans la brochure), qui doit son nom à des élus locaux opportunistes, désireux d'entretenir les rumeurs pour promouvoir la région. Elle s'est même trouvée un sponsor "KFC" qui a fabriqué le premier logo visible depuis l'espace à deux cents mètres de l'autoroute.
Bien que tentés par l'aventure paranormale, nous prenons à gauche, fidèles à la route 6 puis décidons de bifurquer sur la 379, direction Eureka.
Il est 1 heure du matin quand nous nous arrêtons enfin pour dormir, à la belle étoile, sur un bord de route sauvage. Pratiquement 12 heures de routes, James semble épuisé plus que je ne le suis et c'est bien normal c'est lui qui conduit.
Les premiers rayons du jour illuminent le ciel, l'horizon vide et endormi. James dort le siège baissé au maximum, moi je ne pouvais pas, Allyson est assise derrière moi.
Je l'observe en train de dormir, angélique. La couverture tirée par un pied, laisse se dessiner les courbes de sa poitrine.
Cette poitrine ferme, siliconée qui m’empêche trop souvent de détourner le regard quand je lui parle. Les seules fois où je m'autorise à les contempler c'est quand elle dort - comme maintenant - sur la banquette arrière en regardant dans le rétroviseur central.
James n'a jamais réalisé la chance qu'il avait d’être à ses côtés, ou alors l'avait-il fait seulement après chaque fois qu'il l’avait trompé.
Comme cette fois en 1ère année, où je l'avais surpris avec cette brune, Abigail sur le parking du lycée. Le lendemain, rongé par sa conscience il demanda Allyson en mariage.
Et moi, en connaissance de cause je me suis contenté de jouer au bon frère, de ne rien dire et de voir celle que je considère comme la femme de ma vie me filer entre les doigts, donner sa main à quelqu'un qui ne la mérite vraiment pas. Bien sûr j'ai espéré qu'elle s'en rende compte, mais que voulez vous... l'amour est aveugle.

Une fois tout le monde réveillé, nous rejoignons le centre ville d'Eureka pour prendre un petit déjeuner avant de continuer notre périple magnifique.
En sortant de la voiture, Allyson embrasse James et je détourne une fois de plus le regard gêné. Ce que je vois c'est le policier en uniforme de cowboy qui vient vers nous. Il semble tout aussi dégoûté par le baiser des amoureux.
"Messieurs, dames, je peux savoir ce que vous faites ?" fait-il d'un ton menaçant, les deux mains sur sa ceinture - certainement prêt à dégainer - son regard nous inspectant des pieds à la tête avant de s'attaquer au véhicule.
"Bonjour, nous sommes de passage, pour manger et repartir, nous avons fait quelque chose de mal Monsieur l'agent?" lui répond James.
"Oui, vous venez d'enfreindre la loi fédérale, les moustachus sont interdits d'embrasser".
"C'est une blague ?!" rétorque James partagé entre la colère et la stupéfaction d'une telle nouvelle.
"Ah bon... excusez nous, nous n'étions pas au courant." finis-je par dire pour apaiser les esprits sans toutefois comprendre ce qui se vient de se passer.
"Vous allez devoir vous acquitter d'une amende avant de repartir." dit-il en notant la plaque d'immatriculation de la Cadillac.
Nous ne sommes pas les bienvenus dans cette petite ville et nous le comprenons vite, nous payons la contravention - c'est quoi cette loi débile?! - et continuons sur la route 50, "The loneliest road", jusqu'à Ely en espérant que celle-ci soit plus accueillante. Elle est en tout cas plus grande, c'est d'ailleurs la plus grande ville que l'on ait croisée depuis que nous sommes dans le Nevada. En recherchant un endroit où manger, nous passons devant une vingtaine de peintures murales et de nombreux casinos dont le Jail House et je vois bien que la pulsion du jeu ronge l'esprit de mon frère quand il tapote nerveusement le volant.
On voit beaucoup de voitures immatriculées en Utah garées devant les casinos, le jeu étant interdit dans ce pieux état voisin, ils viennent ici s'amuser.
Après tout le Nevada est l'état des chasseurs de fortune. Il y a encore cent ans de ça nos ancêtres sont venus remuer la poussière à coups de pioche en quête d'or et d'argent. Aujourd'hui encore, c'est ici, à Las Vegas et à Reno que l'on vient avec des rêves de richesse en espérant un coup de chance, une bonne pioche.

Nous nous arrêtons prendre des cafés et des donuts dans un Subway faisant face à un McDonald's, les deux grands rivaux de la restauration rapide.
James cède à la tentation et engloutit 15cm de sandwich, Allyson en profite pour faire des jeux de mots tendancieux avec les 15 cm et le glaçage de son donut auquel il répond par la fameuse réplique "Hummm des donuts" en prenant la voix d'Homer Simpson.
Rassasiés, nous partons sans traîner. Quel soulagement de retrouver la route 6, le fil rouge de notre transhumance. Cette mésaventure à Eureka est sans doute un signe pour nous le rappeler. Les routes 50 et 93 viennent rejoindre la nôtre, fusionner pour longer la chaîne montagneuse de Schell Creek, avec ses plaines et forêts verdoyantes. On peut même apercevoir cerfs et biches gambader librement dans les pâturages. Plus loin nous roulons dans la Snake Valley, passons près du mont Wheeler Peak et juste au nord de Baker, cette petite communauté fermière Mormone, comme un petit avant-goût de l'Utah qui nous attend après la frontière.

mercredi 1 juillet 2015

Vague de chaleur


Le maître nageur s'époumone dans son sifflet, les bras en l'air pointant toutes les directions, un énième appel au calme depuis que les portes de la piscine se sont ouvertes. Aujourd’hui, comme durant les 20 derniers jours qui se sont écoulés le thermomètre dépasse les 40 degrés. "Ici, à Shanghai on avait pas vu ça depuis au moins 140 ans!" annonce l'un des journalistes en s'épongeant le front du revers de sa manche. Habituellement en short sous leur veste de costume, certains se sont mis en sous-vêtements (et même en maillot de bain pour les plus prévoyants) avec des couches sous les aisselles. "On dénombre au moins dix morts causées par la canicule dans la grande métropole de l'Est Chinois qui compte 25 millions d'habitants. Cette vague de chaleur plonge plus de huit provinces du pays soit 400 millions d'habitants en alerte." poursuit-il en s'éventant avec ses fiches. La télévision reste allumée par précaution - d'une éventuelle diffusion d'alerte spéciale - dans le petit poste de garde près du grand bain. Depuis que la température s'est mise à monter, les piscines publiques ont été prises d’assaut. Dans le bassin de 50 par 20 mètres les gens s'entassent autant que possible à la manière de spermatozoïdes dans une goutte de sperme. Ils sont si nombreux que la perspective donnerait à penser qu'ils pataugent dans le petit bain. La couleur de l'eau jaunâtre accentue cette impression. L'odeur de chlore caractéristique des piscines publiques a laissé place à celle de la pisse, non pas qu'elle soit plus forte mais apparemment plus présente en proportion dans la composition de l'eau.

Les uns sur les autres, ils tentent de ne pas boire la tasse d'urine qui remue par vagues leurs corps engourdis dans ces bouées multicolores. De temps à autre, le maître nageur s'assure que les bulles qui remontent à la surface ne soient pas celles de quelqu'un qui se noie mais bien de flatulences groupées. La chaleur associée aux bulles rappellent celles d'un jacuzzi, sauf qu'il ne s'agit pas là des riches qui se prélassent, flûtes de champagne aux lèvres, mais bien de la classe moyenne qui se noie dans une mer d’excréments. La surpopulation n'est pas un phénomène nouveau pour le pays qui a imposé la politique de l'enfant unique.

Au journal télévisé, on montre maintenant des plaques de pierre dans la rue sur lesquelles sont déposés des tranches de bacon et des œufs qui cuisent en à peine dix minutes avec la seule chaleur du soleil. Le déjeuner est aussi servi dans la piscine. Un enfant rend le sien après avoir constaté qu'une crotte flottait à la surface de l'eau. Ce qui provoque une réaction en chaîne, les baigneurs se mettent à se vomir les uns sur les autres puis à se battre. Tout devient hors de contrôle. Tous s’éclaboussent de merde en gouttes, en avalent en criant, bougeant comme en stop motion, leurs mouvements ralentis par l'eau et la chaleur. La couleur de l'eau passe progressivement du jaune au vert, du vert au marron et du marron au rouge, du plus clair au plus foncé. Le corps d'une fillette flotte - la tête vers le bas - maintenant elle aussi à la surface, à la différence de la crotte, les baigneurs hystériques n'y prêtent même pas attention. Pire qu'une merde, une sous-merde, une merde sous-marine peut être ? Le maître nageur plonge à la rescousse de l'enfant dans l'indifférence générale.
A croire que plus on est, moins on est...civilisé.

Dans ce pays, l'un des plus peuplé au monde, où ses habitants sont interdit par la loi d'avoir plus d'un enfant par couple, une telle non-réaction prend tout son sens.
Pour certaine famille, la naissance d'une fille est vécue comme un coup du sort, pratiquement une fausse couche.
Les raisons sont nombreuses mais la principale est qu' elle ne pourra pas travailler au même rendement qu'un garçon. A moins d’être issus d'une minorité ethnique ou habitants d'une zone rurale, ils n'ont que leurs appareils génitaux pour pleurer.