samedi 10 janvier 2015


Bébé éprouvant


On me tend ce bocal vide, et m'invite à aller dans les toilettes.
La porte se referme derrière moi, nous voilà seul à seul, moi avec mon futur, mon futur enfant, bébé éprouvette.
A ce stade ce n'est qu'un spermatozoïde, un têtard que l'on regarde au microscope, 1/12ème de personne.
Enfin pour cela il faudrait que je me mette à l'ouvrage mais l'envie n'y est pas.
Pourtant j'ai jamais été le dernier dés qu'il fallait se branler, je pouvais faire ça du matin au soir - seulement si mes parents étaient absents - mais ici...
Comment avoir envie dans un tel lieu ? Ça sent l’hôpital, sauf qu'il n'y a pas d’infirmière sexy juste une vieille secrétaire rabougrie.
Grâce à ces revues posées négligemment sur le sol peut-être ?!
Le premier de la pile est un magazine automobile.
Mercedes, Mégane, Aurélia, Celica, Zoé, des modèles ou marques de voitures ça vous fait bander ça ?!
A la limite si elles se faisaient laver par des filles en maillot de bain je ne dis pas.
Je le repose à côté au cas où me viendrait une envie de chier.

En dessous, un magazine porno, cette fois il y a de quoi faire, peut-être un peu trop.
Je tourne chaque page, avec une impression de dégoût, ce dégoût qui vous habite après l'éjaculation, bien que je ne me sois pas encore exécuté.
Vous ne parvenez plus à prendre au sérieux les images que vous avez devant les yeux. Tout ce que vous voyez est parodique.
Une scène de bukkake devient une campagne de pub pour les produits laitiers, une pipe celle pour du saucisson... J'aimerais bien vous y voir à ma place. Essayez donc de bander avec ça dans la tête.
Notre perception donne au plaisir des acteurs porno des allures de calvaire, les expressions d'une actrice en pleine double pénétration avec deux molosses nous apparaissent alors plus proches de la douleur intense que de la jouissance.
Et je ne peux m’empêcher de faire le lien avec celles d'une femme qui va accoucher, son corps déformé, transformé, la tête de l'enfant arrachant les parois vaginales sur son passage, jusqu’à ce que son vagin ne soit plus qu'un gros cratère béant, dégoulinant de sang comme un volcan humain.
Et puis après l’accouchement on suture le trou, la vidéo rembobinée de votre mère qui farcit la dinde de Noël.
Tient-elle vraiment à en passer par là ? Pourquoi se faire subir tout ça ? On pourrait adopter un enfant! Oui, adopter... Je ne veux pas qu'elle endure tout ça.
Je referme le magazine et le jette comme un numéro de "Chasse et Pêche" qui serait tombé entre les mains d'un végétalien.
Maintenant en haut de la pile c'est un numéro de "National Geographic".
La raison de sa présence ici m'interpelle, tout autant que la revue automobile voire plus encore.
Est-ce que voir d'autres espèces copuler favorise en nous l'instinct reproductif ?
Un homme sans linge n'est-il rien d'autre qu'un singe ?
Ne reste en dessous que le journal d’aujourd’hui, je le feuillette. Guerre, épidémie, meurtre, viol, vol, braquage, attentat, One Direction, tout y est. Tout pour presque vous faire regretter d’être né.
Et je me demande pourquoi... pourquoi je suis ici ? Tout ça pour répondre aux convenances sociales ?
Reproduire inlassablement le schéma ? Perpétuer la race, race qui détruit tout.

Je replonge le nez dans ce journal où on nous parle croissance.
Aujourd'hui nous sommes 7 274 063 900 personnes sur cette planète qui veulent plus de richesse! Plus de pétrole! Plus de terre! Plus de droit! Plus de technologie! Plus de santé! Plus! Plus! PLUS! 
Graphiquement ça donne ça : "+++++++" et je réalise que ça correspond juste à un cimetière arithmétique. Les mathématiques sont une science exacte, parfois il faut lire entre les chiffres pour comprendre.
Einstein disait justement à propos de la surpopulation : « Trois bombes menacent le monde : La bombe atomique, qui vient d’exploser, la bombe de l’information, qui explosera vers la fin du siècle, la bombe démographique qui explosera au siècle prochain et qui sera la plus terrible. »

Je ne vois peut-être que le mal dans tout ça, mais il est bien là. Je ne peux l'ignorer.
A ce stade du processus, je ne sais même plus si j'en ai vraiment envie.
Allez, dernière tentative. Je ferme les yeux, essaie de penser à quelque chose d’agréable.
Dans mon imagination tout se bouscule, des images de Ass to Mouth, DDADV, Gang Bang... Et d'un seul coup c'est le Big Bang, le chaos dans son sens le plus pur. Le noir absolu, le vertige de l'univers, le bocal vide. J'ai fini. Je m'essuie avec du papier toilette et sort des cabinets, la chasse d'eau retentissant derrière moi  emportant dans son tourbillon mon patrimoine génétique.