samedi 14 février 2015

 La fiancée


Boris et Elsa formaient un couple comme il y en a beaucoup. Un couple par dépit, faute de mieux.
Tous deux avaient besoin de cette relation mais pas du partenaire qu'ils s'étaient trouvés.
Comme deux adolescents dans une boom qui se retrouvent malgré eux à danser un slow ensemble.
Pour sa part Elsa sortait d'une longue histoire qui s'était mal terminée.
Incapable de rester seule, enchaînant les relations sans lendemain. Elle s'était jetée au cou du premier mec sérieux rencontré, en la personne de Boris.
Une fille un peu perdue, en manque d'amour et d'affection.
Hormis leur attirance physique réciproque, ils n'avaient pas grand chose en commun.
Et encore que... Boris n'aimait pas trop le visage d'Elsa.
Disons simplement qu'il était plus intéressé par ses formes.
Savait-il avant de la demander en mariage qu'avec le temps tout finit par changer ? Que tout finit par se détériorer ?
Le physique bien sûr, mais pas seulement, la relation elle-même et qu'elle doit être suffisamment forte avant de prendre un tel engagement.
Peut-être s'était-il juste imaginé ce corps aux formes séduisantes dans une robe blanche à froufrous. Un joli paquet cadeau en somme.
A dire vrai, ils ne se connaissaient pas vraiment.
Dès le départ ils s'étaient mis ensemble trop tôt, avaient emménagé trop tôt et s'étaient fiancés trop tôt.
C'était le genre de couple démonstratif que l'on voit s'embrasser goulûment sans pudeur à la vue de tous dans les halls de gares, les cinémas, la rue, les pubs pour du parfum et qui le lendemain se demandent ce qu'ils font ensemble comme après une soirée trop arrosée.
Malgré tout ils partageaient quand même une forme d'intimité, sexualité mise à part.
Pour plaisanter, elle lui disait souvent qu'il était pourri de l'intérieur.
Juste parce que ça puait quand il lui arrivait de péter au lit.
Et ça l'amusait tellement de lui maintenir la tête sous la couette.
Alors elle lui disait qu'il était le pire des petits amis que l'on puisse imaginer. Sans arrière-pensée.

Jusqu'au 6ème mois de leur rencontre, elle avait toujours pris soin de faire couler un filet d'eau dans le lavabo pendant qu'elle faisait la grosse commission.
Mais elle ne s'en tenait pas qu'à cela, pour étouffer le bruit.
Elle glissait aussi le tapis de bain contre le bas de la porte et c'est avec précaution qu'ensuite elle déposait deux tours de rouleau de papier toilette dans la cuvette pour amortir la chute de ses excréments.
Naturellement, une fois les premiers mois de relation passés, elle avait concédé à se laisser aller à moins de précaution.
Elle ne filait plus aux premières lueurs du jour s'enlever les crottes des yeux et se laver les dents avant qu'il ne se réveille.
Bien sûr elle évitait de manger certains fromages, ou de l'ail en sa compagnie et avait toujours un paquet de chewing-gum sur elle.
J'imagine facilement que son pire cauchemar, celui dont elle se réveillait la nuit pleine de sueur, était d'avoir un morceau de salade entre les dents au moment de faire un selfie amoureux.
Indépendamment des petits "relâchements" de sa part, elle avait trouvé que Boris était moins attentionné, moins présent pour elle au fil du temps.
Elle avait même remarqué qu'il se permettait de mater les filles dans la rue lors de leurs balades en ville.
Pour tout dire, il ne se gênait pas de commenter d'un "elle est bonne" toutes les filles qui apparaissaient à l'écran quand ils regardaient la télé ensemble.
Une nuit alors qu'elle s'était levée pour aller aux toilettes, elle l'avait surpris main dans le caleçon devant un film pornographique.

Une autre chose qu'elle avait remarqué, ce changement dans ses habitudes, il se couchait de plus en plus tard, restait dans le salon à discuter - c'est ce qu'elle en avait déduit en l'entendant pianoter et glousser alternativement - sur son ordinateur avec je ne sais qui.
Cette seule question la rendait folle de jalousie.
A tel point qu'elle l’empêchait de trouver le sommeil dans ce lit, à la moitié froide et inoccupée.
Cela lui faisait l'effet d'un coup de poignard dans le ventre.
Il fallait qu'elle en ait le cœur net, si vous voyez ce que je veux dire et sans mauvais jeu de mots.
C'est pour cette raison qu'elle vérifiait l'historique du navigateur, de ses mails, de ses messageries instantanées sans jamais rien trouver, tout était effacé.

Sa peur avait tout de même fini par se calmer quand il lui avait fait sa demande en mariage.
Alors qu'elle rentrait du travail plus tôt qu'à son habitude, son homme, lui, était encore à son entraînement de foot.
Excédée par sa journée, elle ne rêvait que d'une chose : être affalée sur le canapé devant la télé.
En ouvrant le frigo pour se servir un grand verre de soda bien frais, elle découvrit 6 bouteilles sur lesquelles était inscrit un message qui mis bout à bout disait : "Veux-tu m'épouser?".
L'effet de surprise bien qu'étant raté, elle s'attendait à se faire inviter au restaurant et s’apprêtait en conséquence.
Depuis le temps qu'elle attendait cela, elle n'allait tout de même pas refuser!
"Pourvu juste que ce ne soit pas dans un fastfood, s'il cache la bague dans un burger, je lui vomis dessus" pensa-t-elle.

Les mois qui suivirent Boris montrait peu d’intérêt pour la préparation du mariage.
Quand elle essayait d'évoquer le sujet c'est à peine s'il répondait, trop occupé à regarder le match à la télé quand il ne le jouait pas sur sa console.
Et à chaque fois elle avait cette même sensation, dans le bas ventre, ce mal aux tripes.
Cette sensation qu'elle pensait disparue depuis la demande en mariage et qui s’accentuait maintenant.

L'entourage du couple trouvait qu'Elsa avait beaucoup maigri ces derniers temps sans s'inquiéter pour autant.
Après tout, c'est chose courante de voir une femme perdre du poids pour rentrer dans sa robe de mariage.
Et puis la date du grand événement approchait... l'enterrement de vie de garçon aussi.
Si jusqu'alors ça ne l'avait pas inquiété, car "après tout se disait elle, nous allons nous marier" il y avait toujours ce "mais" qui s’insinuait dans ses pensées.
Elle savait par la compagne d'un de ses amis que ses copains du football avaient prévu de l’emmener dans une boîte de strip-tease.
En soit rien de bien original, rien de plus que des femmes dénudées, ce n'est pas comme s'ils allaient voir des prostituées.
Une chose qui n'avait pas son importance avant mais qui obsédait maintenant notre jeune fiancée.
Ça lui donnait des spasmes rien que d'y penser, et lui provoquait de violentes diarrhées.

Le matin avant de partir travailler, elle se penchait toujours sur lui pour l'embrasser sans le réveiller.
Boris se leva, réveillé par une odeur infecte qui flottait dans les airs.
Le connaissant cela aurait très bien pu être l'un de ses propres pets mais ce n’était pas le cas aujourd’hui.
Et ce ne pouvait être l'haleine d'Elsa, car dans son demi-sommeil il lui semblait bien l'avoir entendu se laver les dents.
Sûrement une odeur s'échappant du frigo quand elle l'avait ouvert en conclut-il.
Son réveil se mit à sonner et avec lui, la pensée que tout le monde avait décidé de le faire chier ce matin.
Il passa sa main sur les draps pour atteindre la table de nuit et toucha des cheveux laissés par Elsa.
En commençant à se masturber - c'était son rituel matinal quand elle était absente - là encore, il trouva un de ses longs cheveux noirs, enroulé autour de sa verge.
Comme pour lui rappeler qu'elle était toujours ici.
Une fois fini, il en vit aussi dans le syphon de la douche quand il alla se laver mais également dans le frigo, sur la cuvette des toilettes.
Absolument partout dans l'appartement.
Omniprésente, comme la poussière qui se dépose sur les meubles, elle en est même une composante.
Gagné par la lassitude à tel point qu'il ne fait même plus attention à elle.

Le soir quand elle rentra, alors qu'elle parlait de sa journée tandis que lui jouait à la console, il s'interrompit soudainement en pleine partie.
Les narines alertes, il remarqua que c’était bien la même odeur putride qu'il avait senti plus tôt dans la matinée et qui s’échappait maintenant de la bouche de sa fiancée.
Perdu dans ses pensées, il ne l'écouta qu'à moitié.
"Comme si elle était éternellement au réveil" se dit-il à lui même.
Avec ses grandes cernes qui marquaient ses yeux, et ses rides de fatigue qui creusaient son front, elle semblait lessivée.
Il se rendit compte que c’était précisément ce qu'elle était en train de lui raconter quand il croisa son regard inquisiteur.
Comme souvent, elle se plaignait de douleurs en revenant du travail et comme souvent il ne l'écoutait pas.
Trop absorbé par son jeu vidéo quand ce n’était pas internet, ou son téléphone.
Et c'est bien ce qu'elle lui reprochait, son manque de communication... avec elle.
Du coup, elle se résigna à parler avec sa mère au téléphone.
Que ferait-elle sans les bons conseils de sa maman "new-age".
Infirmière à la retraite qui ne pouvait s’empêcher de vanter les vertus de l'ayurveda à qui voulait bien l'entendre.
Cette médecine dite non-conventionnelle issue des traditions indiennes qui se pratique sous forme de massage.
Quand Elsa disait avoir mal à la nuque cela pouvait signifier qu'elle avait peur de ne pas s'en sortir.
Sa mère lui suggéra que c'était certainement à propos de l'organisation du mariage.
Pour des douleurs dentaires cela se justifiait par un non-dit.
Avec l'apparition spontanée de petites plaques d'eczéma cela s'expliquait par la peur de rester seul ou un manque de communication.
Les diagnostics de sa mère étaient bienveillants mais fonctionnaient sous l'idée que chaque mal avait un sens caché.
Que la moindre douleur se voulait être l'expression physique d'une émotion, que tout était somatique.
Et bien qu'Elsa faisait appel à sa mère pour la conseiller, elle n'en était pas moins mal à l'aise face au caractère intrusif des informations que ses symptômes pouvaient révéler sur elle-même ou son couple.

Cela faisait 3 semaines que cela durait.
Boris ne prenait toujours pas cela au sérieux, loin de relativiser comme sa belle-mère il se permettait même d'en rire.
Ce soir là, elle rentra du boulot et alors qu'elle réclamait son attention pendant qu'il discutait sur internet, exténué d’être dérangé, il se mit à l'imiter.
Submergé par ses émotions, elle ressentit comme des palpitations, prise de vertiges elle s'appuya sur un mur avant de s'évanouir.

Quand elle reprit connaissance, c'était dans une chambre d’hôpital entourée d'infirmières et d'un médecin.
Celui-ci penché au dessus de son lit lui expliqua qu'elle était atteinte d'une maladie qu'il n'arrivait pour l'instant pas à identifier et qu'elle devait rester en observation jusqu’à ce qu'il puisse la déterminer.
Durant tout le long de l'entretien le médecin s’efforçait d'être rassurant malgré son accent grave ce qui n'échappa pas à la jeune fille.

Les jours se suivirent et son état allait en se dégradant.
Le corps médical n'avait jamais vu une chose pareille, ses organes se nécrosaient, pourrissaient littéralement comme un zombie.
Chaque matin, en se levant elle ne pouvait que constater son déclin dans le miroir de la salle de bain adjacente à la chambre.
Ses cheveux devenaient filasses, et gras en permanence même après un shampooing.
De ce fait et pour le cacher elle les attachait en une grosse choucroute.
Le traitement ne lui avait certes pas fait perdre ses cheveux mais une longue mèche blanche s'était immiscée au milieu de ce qui était autrefois sa belle chevelure noire. Du piébaldisme, c'est ainsi que les médecins de l’hôpital appelaient cette pathologie.
Dans sa blouse blanche, on aurait cru voir la fiancée de Frankenstein.

Plus le temps passe plus son état s'aggrave et moins Boris lui rend visite.
Durant ses longues journées d'attente, elle traîne sur internet.
Le monde continue de tourner en son absence.
Boris, son fiancé, est toujours connecté mais ne répond pas quand elle vient lui parler.
C'est étrange comme il agit à l'identique au virtuel comme dans le réel, au propre comme au figuré.
Et c'est depuis que le médecin a évoqué la nécessité d'une greffe, qu'il a pris ses distances.
Son fiancé est du même groupe sanguin, compatible, et pourtant il se comporte comme un inconnu.
L'amour, ce n'est pas que des engagements c'est aussi et surtout des actes. Jusqu'à ce que la mort nous sépare, s'en défendrait-il?

Elsa est semblable a cette fleur qui se fane dans ce vase posé sur sa table de chevet.
La vie est un cancer généralisé, une maladie incurable, quoiqu'il arrive on finit par en crever.
Ce n'est là, un secret pour personne.
Et vous savez que si l'amour est chimique c'est parce que la vie est toxique.
Lors d’un baiser, nous échangeons plus de 40 000 parasites et 250 types de bactéries mais ce qui peut vous être encore plus nocif c'est de tomber amoureux de la mauvaise personne.

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