samedi 1 avril 2017

Cruauté Ordinaire

 

Avec patience, il guette sa proie, attend que celle-ci s'isole d'elle même, échappe un instant à la vigilance de ses parents pour l'enlever.
Soudain un coup de feu retentit derrière la mère de famille, résonant entre les arbres de la foret.
Et puis un cri, des gémissements apeurés qui lui viennent comme un murmure porté par le vent.
Des supplications.
La détresse affole la mère qui mené par un sentiment viscéral perd momentanément toute lucidité devant la scène de torture qui se déroule sous ses yeux.
L'homme d'une entaille experte au niveau du front, par de violents à-coups retire la peau pour s'en faire un manteau de celui qui n'est guère plus âgé qu'un nourrisson. Dépecé vivant. Écorché vif.
A la vue de son enfant blessè, elle en oublie la présence de la palombière et accoure enragé telle une louve allant à la rescousse de son louveteau.
Nous le savons, l'instinct maternel n'est pas propre à l'humain, c'est une chose commune à toutes les espèces.
Hélas, il est trop tard quand le piège se referme sur elle, des dents métalliques sortent du sol, enserrent ses membres, transperçant sa peau jusqu'à en meurtrir sa chair.

En sifflotant tranquillement, il ramène sur son dos les trois corps. L'enfant et la mère enceinte.
Une véritable aubaine pour le tortionnaire, cela lui évitera de la farcir pour Thanksgiving.
Derrière lui il laisse une trainée de sang, remplissant sur son passage le sillons fait de traces de griffes par ses précédentes victimes, l'horrible balisage menant à son antre.
Une jolie maisonnette de campagne, au charme rustique, de laquelle s'échappe par la hotte de la cheminé un petit nuage de fumé.
Il enlève ses bottes avant de rentrer, dépose son gibier sur la table de la cuisine ou sa femme est occupée à nettoyer distraitement les légumes et l'embrasse tendrement sur le front avant de passer dans le salon.
Toute dévouée à sa tache elle ne se pose pas de question quand son tablier est maculé de sang.
La cuisine c'est pour elle un moment de relaxation quand de ses mains si fine et délicate elle coupe, découpe, éventre, évide, éviscère, égorge, étripe gracieusement les carcasses qui étaient autrefois des êtres vivant sensibles, de chair et d'esprit.
Ça pourrait très bien être des gens que vous connaissez, parents, enfants, cousins, amis, voisins ça pourrait être un des vôtres.

Elle hésitait entre deux recettes pour le repas de ce soir.
La première, façon Armoricaine incluant une cuisson par ébouillantement ou la seconde et c'est le plat préféré de son mari : la blanquette.
Pour se faire elle commence par éplucher, peler les carottes, les échalotes, hacher un oignon et les blancs de poireaux.
Ensuite elle coupe la viande en morceaux et là met dans une casserole rempli de lait maternel et la fait cuire à feu doux. Comme si elle lui donné le bain.
La cuisson au lait a pour vertu de rendre la chair du nourrisson plus onctueuse, moelleuse.
Au simple crépitement de la flamme de la gazinière, experte, elle reconnait lorsque ébullition commence.
Ensuite elle ajoute les légumes et les aromates puis laisse mijoter une heure et demie.
Afin de s'assurer de la juste cuisson de la chair, elle l'a pince entre ses doigts pour s'assurer qu'elle se désagrège aisément.
Découper un bébé en morceau et le faire cuire dans le lait de sa mère, c'est cruel et sadique pensez-vous. Cependant, Goutez-le, voyez comme c'est succulent. Un délice n'est-il-pas!
Bien sur, ce n'est pas une recette "cacher" mais dans le meurtre on est loin des considérations religieuse voyez-vous.
Elle débarrasse son plan de travail, véritable charnier et donne la carcasse sanguinolente à son chien.
La minuterie du four sonne, la ménagère passe la tête dans l'encadrement de la porte et se délecte d'un "Le diner est prêt mon chéri."
Attablé, serviette autour du coup, couverts en main il attend que le plat soit servi dans cette salle à manger à la décoration pittoresque.
Sa tapisserie aux motifs jaunis et craquelés par le temps éclairé par la lueur de la cheminé sous le regard figé par l'horreur des têtes de ses victimes empaillés accroché aux murs. Ses trophées de chasse.
Le grincement strident de ses couverts sur la faïence joue une étrange mélodie qui ne serait pas sans rappeler le thème musical d'un film d'horreur.
Il mâche généreusement, bouche ouverte, un sourire satisfait sur le visage, échangeant un regard malicieux avec son épouse.
Glouton, il pique avec sa fourchette un nouveau morceau sans avoir fini d'avaler la précédente bouchée.
Puis il tape du poing sur la table, comme cela lui arrive souvent de faire quand il trouve cela vraiment bon.
C'est pour cela que dans un premier temps sa femme ne s’inquiète pas.
Il essaie de tousser une première fois, tente d'inspirer de l'air et réalise qu'il commence à s'étouffer.
Malgré ça, elle ne réagit pas mais lève la tête dans sa direction en lui demandant si le plat n'est pas trop chaud.
Face à son incapacité à répondre elle ne comprends toujours pas qu'il est en train de suffoquer et c'est seulement lorsque celui-ci recule sur sa chaise en dénouant la serviette autours de son cou qu'elle réalise enfin ce qui est en train de se passer.
Ne suffisant pas à retrouver sa respiration il défait les boutons de sa chemise avec difficulté afin de se soulager.
Au bout de quelques secondes interminables il parvient enfin à retirer quelque chose de sa gorge, en triturant l’intérieur de sa bouche avec ses doigts, essayant certainement de se faire vomir pour expulser ce qui obstrue sa trachée.
Il en sors à sa plus grande stupeur non pas des fragments d'os ou de cartilages mais des arrêtes.
Des arrêtes de poisson, qu'il retire par dizaines et dizaines sans toutefois parvenir à extirper la totalité de ce qui se trouve coincé dans sa gorge, ni a retrouver son souffle.
Interloqué, bientôt asphyxié, le regard embué de larmes, les muscles maxillaire crispés, le teint écarlate, il dévisage sa femme qui ne trouve rien d'autre à faire que de se justifier en disant qu'elle n'a fait que suivre la recette.
La tête de l'homme bascule vers l'avant et vient heurter la table, mourant ainsi couteau et fourchette à la main sous le regard brillant de ses trophées de chasse.

A vous qui lisez ceci.
Plus la peine de détourner le regard, tourner la page ou arrêter de lire. L'idée a germé, les images se sont installées dans vos pensées.
Et maintenant que vous savez vous ne pouvez plus ignorer de quoi vous vous rendez souvent complices, parfois coupables.
Il n'est cependant pas trop tard pour vous, l'horreur est humaine.